Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/76

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À cet endroit embarrassant de l’entretien, Bob abandonna la partie et changea de sujet de conversation pour passer à des morceaux de sucre d’orge. C’était toujours sa dernière ressource, lorsqu’il s’apercevait que sa petite amie menaçait de le mettre au pied du mur et de le bloquer dans quelque coin politique, social ou théologique, dont il lui serait impossible de sortir à son honneur. Néanmoins, ce fut là l’origine d’une suite d’excursions dominicales que ces deux étranges compagnons ne tardèrent pas à faire, en se tenant par la main comme une paire de bons amis. Ils avaient coutume de sortir de la loge tous les quinze jours, et de se diriger avec toute la gravité possible vers quelque prairie ou quelque verte allée que le guichetier avait désignée d’avance dans le courant de la semaine, après avoir cherché bien longtemps. Là, l’enfant cueillait de l’herbe et des fleurs qu’elle rapportait avec elle, tandis que le geôlier fumait sa pipe. Plus tard, on visita les jardins publics, où l’on prit du thé, des crevettes, de l’ale et autres friandises ; puis ils revenaient en se donnant la main, à moins toutefois que la petite, plus fatiguée que de coutume, ne se fût endormie sur l’épaule de son parrain.

Même à cette époque, le guichetier se mit à réfléchir profondément sur une question qui lui donna tant de tracas et lui causa tant d’incertitudes qu’il mourut sans la résoudre. Il s’était décidé à léguer à sa petite filleule le fruit de ses économies, et se demanda comment il pourrait s’y prendre pour que sa protégée seule profitât de ce legs. L’expérience qu’il avait acquise durant son séjour dans la prison lui avait si clairement démontré la difficulté qu’il y avait à laisser une somme quelconque à une personne quelconque, de manière qu’elle seule pût y toucher, et la facilité déplorable avec laquelle des mains étrangères parvenaient à en faire leur profit, que, pendant plusieurs années, il soumit cette question épineuse à chaque nouveau procureur ou à toute autre personne du métier qui venait visiter ses clients insolvables.

« Supposons, disait-il, se servant de sa clef officielle pour mieux expliquer son affaire, en l’appuyant sur le gilet de l’homme de loi, supposons qu’un individu ait envie de léguer ses biens à une jeune personne du sexe féminin, et qu’il désire s’y prendre de façon que nul autre qu’elle ne mette jamais la main dans le sac, comment feriez-vous pour lui en garantir la propriété ?

— Il faudrait les mettre sur sa tête par acte régulier, lui répondait le procureur avec complaisance.

— Oui ; mais voyons un peu, poursuivait le porte-clef. Supposons qu’elle ait comme qui dirait un frère ou un père ou un mari, qui serait disposé à mettre le grappin dessus, lorsque ces biens reviendraient à la jeune personne, comment feriez-vous dans ce cas ?

— Les biens étant placés sur la tête de la jeune personne, en son propre et privé nom, les autres n’y auraient pas plus de droit légal que vous, répliquait l’homme du métier.

— Un instant, disait le guichetier ; supposons qu’elle ait le cœur