Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/89

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— Ma première.

— Il ne vous aurait guère été possible de venir ici à mon insu depuis votre adolescence. Il est bien rare qu’un visiteur un peu comme il faut passe seulement un jour ici sans m’être présenté.

— On a présenté jusqu’à quarante ou cinquante personnes à mon frère dans la même journée, dit Frédéric s’éclairant légèrement d’un faible rayon d’orgueil.

— Oui, reprit le Père de la Maréchaussée, nous avons même dépassé ce chiffre. Lorsqu’il fait beau le dimanche, durant la session, c’est tout à fait un lever comme à la cour,… tout à fait un lever. Amy, ma chère, toute cette après-midi J’ai cherché en vain à me souvenir du nom de ce gentleman de Camberwell qui me fut présenté l’année dernière, à Noël, par cet agréable marchand de charbon dont la cause a été renvoyée à six mois.

— Je ne me rappelle pas son nom, mon père.

— Et vous, Frédéric ? »

Frédéric répondit qu’il ne croyait pas l’avoir jamais entendu nommer. En vérité, Frédéric était bien la dernière personne au monde dont on pût espérer un renseignement de ce genre.

« Vous savez bien, continua son frère, le gentleman qui a mis tant de délicatesse à faire cette belle action… Allons !… J’ai beau chercher ! Le nom ne me revient pas. Monsieur Clennam, puisque j’ai parlé d’une belle action, vous ne serez peut-être pas fâché d’apprendre de quoi il s’agit.

— Au contraire, dit Arthur cessant de regarder Amy qui commençait à courber sa tête délicate, et dont le pâle visage annonçait une nouvelle inquiétude.

— L’action est vraiment si généreuse et indique un sentiment si élevé que c’est presque un devoir de la publier. J’ai dit, dans le temps, que je ne manquerais jamais une occasion convenable de la rendre publique, sans me laisser influencer par aucun scrupule de sensibilité personnelle… Ahem !… Or donc… hem !… il est inutile de déguiser le fait… Vous saurez donc, monsieur Clennam, qu’il arrive parfois que les personnes qui viennent ici désirent présenter quelque petit… souvenir… au Père de la Maréchaussée… »

C’était bien triste, bien triste de voir la main d’Amy se poser sur le bras de son père comme dans une supplication timide et muette, et la pauvre créature se détourner toute honteuse.

« Tantôt, continua le vieillard, d’un ton peu élevé, doux et embarrassé, s’arrêtant de temps en temps pour donner passage à une petite toux afin de s’éclaircir la voix, tantôt ce souvenir prend une forme, tantôt une autre ; mais en général… ahem… c’est de l’argent. Et, je suis obligé de l’avouer, trop souvent la chose est fort… hem… acceptable. Le gentleman dont je parle me fut présenté, monsieur Clennam, d’une manière très flatteuse pour moi, et s’exprima non seulement avec beaucoup de politesse, mais avec beaucoup de… ahem… d’instruction… » Pendant tout ce temps, bien qu’il eût fini de souper, il faisait aller son couteau et sa fourchette