Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/200

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En effet, n’était-ce pas ainsi qu’il avait veillé lui-même plus d’un soir devant un feu de charbon de terre, tandis qu’une enfant dévouée travaillait non loin de lui ? Mais il n’y avait rien sans doute dans ce misérable passé qui pût exciter sa jalousie. D’où donc pouvait alors provenir l’angoisse qu’il ressentait ?

« Savez-vous, mon oncle, que vous rajeunissez tous les jours. »

L’oncle secoua la tête en répondant :

« Depuis quand, ma chère, depuis quand ?

— Je crois, répondit la petite Dorrit continuant à broder, que voilà plusieurs semaines que vous rajeunissez à vue d’œil. Vous êtes devenu si gai, cher oncle, si vif et si facile à amuser !

— Ma chère enfant, c’est toi qui as tout fait.

— Moi, cher oncle ?

— Oui, oui. Tu m’as fait un bien infini. Tu as été si bien remplie d’égards et d’affection pour moi, tout en cherchant avec délicatesse à me cacher tes attentions, que je… va, va !… Tout cela n’est pas perdu pour moi, ma chérie, rien n’est perdu, je t’en réponds.

— Mais tout cela n’a d’existence que dans la vivacité de votre imagination, mon oncle, répliqua en riant la petite Dorrit.

— Soit, soit, soit ! murmura le vieillard. Que Dieu n’en soit pas moins béni ! »

Elle interrompit un instant son ouvrage pour regarder son oncle, et ce regard réveilla une nouvelle angoisse dans le cœur de l’ex-doyen ; c’était un cœur si plein de faiblesses, de contradictions, d’irrésolutions, d’inconséquences, de toutes les petites misères de cette vie confuse où nous sommes, et dont le jour éternel pourra seul dissiper le brouillard !

« C’est que, vois-tu, ma colombe, j’ai été plus à mon aise avec toi, reprit le vieillard, depuis qu’on nous a laissés seuls. Je dis seuls, parce que je ne compte pas Mme Général ; je ne m’inquiète pas plus d’elle qu’elle ne s’inquiète de moi. Mais je sais que j’impatientais Fanny. Cela ne m’étonne pas, et je ne m’en plains pas, car je vois bien que je suis un embarras, quoique je me tienne à l’écart autant que possible. Je sais que je ne suis pas digne de figurer dans notre société. Mon frère William, continua le vieux musicien d’un ton admirateur, mériterait d’avoir des rois pour compagnons ; mais il n’en est pas de même de ton oncle, ma chère ; Frédéric Dorrit ne fait pas honneur à William Dorrit, et il ne le sait que trop… Ah !… mais voici ton père, Amy ! Mon cher William, sois le bienvenu chez toi ! Mon cher frère, je suis bien heureux de te revoir ! »

Il avait tourné la tête par hasard en parlant et avait aperçu son frère debout dans l’embrasure de la porte.

La petite Dorrit se leva avec une exclamation joyeuse, passa les bras autour du cou de son père qu’elle embrassa à plusieurs reprises. M. Dorrit paraissait mécontent et boudeur :

« Je suis heureux d’avoir enfin réussi à vous trouver, Amy, dit-il.