Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/30

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M. Dorrit, toujours haletant sous le poids de son injure adressa au monsieur, puis à la dame un salut roide, définitif et peu conciliant.

« Non, mais réellement… tenez, mon vieux, vous ! (c’est ainsi que le jeune étranger s’adressait à Édouard Dorrit, esquire, sur lequel il se précipita comme sur un secours providentiel et inespéré). Tâchons un peu d’arranger l’affaire à nous deux. Cette dame tient énormément à ce qu’il n’y ait pas de tapage. »

Édouard Dorrit, esquire, que l’on avait tiré à l’écart par un de ses boutons, chercha à se donner un air diplomatique pour répondre :

« Vous avouerez que, lorsqu’on retient un tas de chambres d’avance et qu’elles vous appartiennent, ce n’est pas amusant d’y trouver logées des personnes qu’on ne connaît pas.

— Non, répondit l’autre. Je sais bien ça. Je le reconnais. C’est égal. Tâchons un peu, vous et moi, d’arranger l’affaire et d’éviter du tapage. Ce n’est pas du tout la faute de cet individu ; c’est celle de ma mère. Comme c’est une femme pas bégueule du tout… très-bien élevée par-dessus le marché… elle a eu beau jeu avec cet individu. Elle l’a complétement blousé.

— S’il en est ainsi… commença Édouard Dorrit, esquire.

— Rien de plus exact, parole d’honneur. Par conséquent, reprit la jeune gentleman se retranchant derrière sa proposition principale, à quoi bon faire du tapage ?

— Edmond, dit la dame du seuil de l’hôtel, j’espère que vous avez expliqué ou que vous êtes en train d’expliquer, à la satisfaction de monsieur et de se famille, que cet obligeant aubergiste ne mérite aucun blâme ?

— Parole, madame, répliqua Edmond, je me mets en quatre pour y réussir. »

Sur ce, il regarda fixement Édouard Dorrit, esquire, pendant l’espace de quelques secondes, puis s’écria dans un élan de subite confiance :

« Eh bien, mon vieux, est-ce arrangé ?

— Je ne sais, après tout, ajouta la dame faisant deux ou trois pas gracieux vers M. Dorrit, si je ne ferais pas mieux de vous dire moi-même que j’ai promis à ce brave homme de prendre sur moi toutes les conséquences de mon imprudence, lorsque j’ai pris la liberté d’occuper une chambre de l’appartement d’un voyageur absent, seulement le temps de dîner. Je n’avais pas la moindre idée que le propriétaire légitime dût revenir si tôt ; bien moins encore me doutais-je qu’il fût déjà de retour ; autrement je me serais hâtée de rendre mon salon mal acquis et d’offrir, avec mes excuses, cette explication. J’espère qu’en disant ceci… »

Un instant, la dame qui avait son lorgnon à l’œil, demeura muette et immobile à la vue des deux demoiselles Dorrit. Au même instant Mlle Fanny, placée au premier plan d’un superbe tableau formé par le famille Dorrit, leurs équipages et leurs gens, serra le bras de sa sœur pour l’empêcher de changer de place,