Page:Dickens - Nicolas Nickleby, trad. Lorain, 1885, tome 1.djvu/186

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fants et à ses petits soins de tous les instants, de le désigner seulement tout bas sous le nom de gentleman ruiné) prépara le jeu. Et presque tous les autres prirent leurs places pour faire une partie de lansquenet, pendant que Newman, Mme Kenwigs et miss Petowker, du théâtre royal de Drury-Lane, s’occupèrent de servir le souper sur la table.

Tandis que les dames étaient ainsi affairées de leur côté, M. Lillyvick ne perdait pas non plus son temps ; il suivait avec intérêt toutes les péripéties du jeu, et, comme tout est de bonne pêche pour le filet d’un percepteur de distribution des eaux, le bon vieux gentleman ne se faisait aucun scrupule de s’approprier le bien de ses voisins, profitant de leurs distractions, leur souriant pendant tout le temps d’un air de bonne humeur, et adressant la parole d’une manière si gracieuse aux propriétaires des jetons qu’il trouvait à sa convenance, qu’ils étaient comme les autres charmés de son amabilité, et se disaient au fond du cœur qu’en vérité il mériterait d’être au moins chancelier de l’Échiquier.

Après s’être donné bien du tourment, après avoir été obligé d’administrer plus d’une fois de bonnes tapes sur la tête aux enfants Kenwigs, dont on finit même par renvoyer, sans autre forme de procès, deux des plus récalcitrants, la nappe fut mise avec beaucoup d’élégance, et une paire de volailles au gros sel, un beau rôti de porc, une tourte aux pommes, des pommes de terre et des choux verts furent servis sur la table. Cette vue mit de si belle humeur le digne M. Lillyvick, qu’il donna immédiatement l’essor à une foule de traits d’esprit, et ne laissa plus un jeton autour de lui, à la satisfaction indicible de tous ses admirateurs, charmés de son caractère enjoué.

Le souper se passa vite et bien ; il n’y eut d’autre désagrément que celui d’entendre demander à chaque instant des couteaux et des fourchettes propres. La pauvre Mme Kenwigs regretta plus d’une fois que la société n’eût pas adopté chez elle un usage bien commode, érigé en principe dans les pensions, celui d’exiger que chaque convive apportât son couteau, sa fourchette et sa cuiller. On conçoit que ce serait en effet une chose bien agréable dans bien des maisons, et nulle part plus que dans la maison des Kenwigs, où l’argenterie n’était pas très abondante. Mais c’eût été bien plus commode encore si chacun eût au moins gardé son couvert, au lieu de le changer à tout moment par une délicatesse de propreté bien inutile.

Quand tout le monde eut tout mangé, on desservit, avec une précipitation effrayante et au milieu d’un tapage à ne pas se re-