Page:Dictionnaire de Trévoux, 1771, I.djvu/328

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L’usage a déterminé ce terme à signifier plus particulièrement la forte sympathie que conçoivent des personnes d’un sexe pour celles de l’autre. Les sens en forment le nœud. C’est une passion inquiète & tumultueuse. Il ne peut subsister sans un mouvement continuel, aussi bien que le feu. Il s’éteint dès qu’il cesse d’espérer ou de craindre. L’Amour est une envie cachée & délicate, de posséder ce que l’on aime. de la Rochef.

On ne peut long-temps cacher l’Amour où il est, ni le feindre où il n’est pas. Id. L’Amour est l’enfant du loisir. Comme un de nos Auteurs a dit qu’il en est un de l’Amour comme de la petite vérole, qui est bien moins dangereuse quand on est jeune que dans un âge plus avancé.

Il n’y a point d’Amour sans estime : car nous ne pouvons nous défendre de trouver du prix aux choses qui nous plaisent, & notre cœur en grossit le mérite. Si les attraits qui nous charment, font plus d’impression sur les sens que sur l’ame, ce n’est point de l’Amour, c’est un appétit corporel. Il est du véritable Amour comme de l’apparition des esprits ; tout le monde en parle, peu de gens en ont vu. de la Rochef.

Amour, Galanterie, synonymes. L’Amour dit M. l’Abbé Girard, est plus vif que la galanterie : il a pour objet la personne : fait qu’on cherche à lui plaire dans la vûe de la posséder, & qu’on l’aime autant pour elle-même que pour soi : il s’empare brusquement du cœur, & doit sa naissance à un je ne sais quoi d’indéfinissable, qui entraîne les sentimens & arrache l’estime avant tout examen & sans aucune information. La galanterie est une passion plus voluptueuse que l’amour : elle a pour objet le sexe ; fait qu’on noue des intrigues dans le dessein de jouir, & qu’on aime plus pour sa propre satisfaction que pour celle de sa maîtresse ; elle attaque moins le cœur que les sens ; doit plus au tempérament & à la complexion qu’au pouvoir de la beauté, dont elle démêle pourtant le détail, & en observe le mérite avec des yeux plus connoisseurs ou moins prévenus que ceux de l’amour.

☞ L’un a le pouvoir de rendre agréables à nos yeux les personnes qui plaisent à celle que nous aimons pourvû qu’elles ne soient pas du nombre de celles qui peuvent exciter notre jalousie. L’autre nous engage à ménager toutes les personnes qui sont capables de servir ou de nuire à nos desseins, jusqu’à notre rival même, si nous voyons jour à pouvoir en tirer avantage.

☞ Le premier ne laisse pas la liberté du choix : il commande d’abord en maître, & règne ensuite en tyran, jusqu’à ce que ses chaînes soient usées par la longueur du temps, ou qu’elles soient brisées par l’effort d’une raison puissante, ou par le caprice d’un dépit soutenu.

☞ La seconde permet quelquefois qu’une autre passion décide de la préférence : la raison & l’intérêt lui servent souvent de frein ; & elle s’accommode aisément à notre situation & à nos affaires.

l’Amour nous attache uniquement à une personne, & lui livre notre cœur sans aucune réserve ; en sorte qu’elle le remplit entièrement, & qu’il ne nous reste que de l’indifférence pour toutes les autres, quelque beauté & quelque mérite qu’elles aient. La galanterie nous entraîne généralement vers toutes les personnes qui ont de la beauté ou de l’agrément, nous unit à celles qui répondent à nos empressemens & à nos désirs ; de façon cependant qu’il nous reste encore du goût pour les autres.

☞ Il semble que l’amour se plaise dans les difficultés : bien loin que les obstacles l’affoiblissent, ils ne servent d’ordinaire qu’à l’augmenter : on en fait toujours une de ses plus sérieuses occupations. Pour la galanterie, elle ne veut qu’abréger les formalités : le facile l’emporte souvent chez elle sur le difficile : elle ne sert quelquefois que d’amusement. C’est peut-être pour cette raison qu’il se trouve dans l’homme un fond plus inépuisable pour la galanterie que pour l’amour : car il est rare de voir un premier amour suivi d’un second ; & je doute qu’on ait jamais poussé jusqu’à un troisième : il en coûte trop au cœur pour faire souvent de pareilles dépenses : mais les galanteries sont quelquefois sans nombre, & se succèdent jusqu’à ce que l’âge vienne en tarir la source.

☞ Il y a toujours de la bonne foi en amour ; mais il est gênant & capricieux ; on le regarde aujourd’hui comme une maladie ou comme foiblesse d’esprit. Il entre quelquefois un peu de friponnerie dans la galanterie ; mais elle est libre & enjouée ; c’est le goût de notre siècle.

l’Amour grave dans l’imagination, l’idée flatteuse d’un bonheur éternel, dans l’entière & constante possession de l’objet qu’on aime : la galanterie ne manque pas d’y peindre l’image agréable d’un plaisir singulier, dans la jouissance de l’objet qu’on poursuit : mais ni l’un ni l’autre ne peint alors d’après nature ; & l’expérience fait voir que leurs couleurs, quoique gracieuses, sont souvent trompeuses. Toute la différence qu’il y a, c’est que l’amour étant plus sérieux, on est plus piqué de l’infidélité de son pinceau ; & que le souvenir des peines qu’il a données, sert, en les voyant si mal récompensées, à nous dégoûter entièrement de lui ; au lieu que la galanterie étant plus badine, on est moins sensible à la tricherie de ses peintures ; & la vanité qu’on a d’être venu à bout de ses projets, console de n’avoir pas trouvé le plaisir qu’on s’étoit figuré.

En Amour, c’est le cœur qui goûte principalement le plaisir : l’esprit y sert en esclave sans se regarder lui-même ; & la satisfaction des sens y contribue moins à la douceur de la jouissance qu’un certain contentement dans l’intérieur de l’ame, que produit la douce idée d’être en possession de ce qu’on aime, & d’avoir les plus sensibles preuves d’un tendre retour. En galanterie, le cœur moins vivement frappé de l’objet ; l’esprit plus libre pour se replier sur lui-même, & les sens plus attentifs à se satisfaire, y partagent le plaisir avec plus d’égalité ; la jouissance y est plus agréable par la volupté que par la délicatesse des sentimens.

☞ Lorsqu’on est trop tourmenté par les caprices de l’amour, on travaille à se détacher, & l’on devient indifférent. Quand on est trop fatigué par les exercices de la galanterie, on prend le parti de se reposer, & l’on devient sobre.

☞ L’excès fait dégénérer l’amour en jalousie, & la galanterie en libertinage. Dans le premier cas, on est sujet à se troubler la cervelle. Dans le second, on est en danger de perdre la santé.

l’Amour ne messied pas aux filles ; mais la galanterie ne leur convient nullement, parce que le monde ne leur permet que de s’attacher & non de se satisfaire. Il n’en est pas ainsi à l’égard des femmes ; on leur passe la galanterie ; mais l’amour leur donne du ridicule. Il est à sa place qu’un jeune cœur se laisse prendre d’une belle passion ; le spectateur naturellement touché, s’intéresse assez volontiers à ce spectacle, & par conséquent n’y trouve point à blâmer. Au lieu qu’un cœur soumis au joug du mariage, qui cherche encore à se livrer à une passion aussi tyrannique qu’aveugle, lui paroît faire un écart digne de censure ou de risée. C’est peut-être par cette raison qu’une fille peut, avec l’amour le plus fort, se conserver encore la tendre amitié de ceux de ses amis qui se bornent aux sentimens que produisent l’estime & le respect ; & qu’il est bien difficile qu’une femme mariée, qui s’avise d’aimer quelqu’un de ce tendre & parfait amour, n’éloigne ses autres amis, ou qu’elle ne perde beaucoup de l’estime & de l’attachement qu’ils avoient pour elle. Cela vient de ce que, dans la première circonstance, l’Amour parle toujours son ton, & jamais ne prend celui de la simple amitié ; ainsi les amis ne perdant rien de ce qui leur est dû, ne sont point, alarmés de ce qu’on donne à l’amant : mais dans la seconde circonstance l’amour parle & se conduit sur l’un ou l’autre ton ; l’amant fait l’ami ; de façon que les autres, s’ils ne sont écartés, sentent du moins diminuer la