Page:Dictionnaire de Trévoux, 1771, I.djvu/330

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l’amour de nous-mêmes. Avec l’amour de nous-mêmes, disent-ils, on cherche hors de soi son bonheur ; on s’aime hors de soi davantage, que dans son existence propre : on n’est point soi-même son objet. L’amour-propre au contraire surbordonne tout à ses commodités & à son bien être : il est à lui-même son objet & sa fin ; de sorte qu’au lieu que les passions qui viennent de l’amour de nous-mêmes, nous donnent aux choses, l’amour-propre veut que les choses se donnent à nous, & se fait le centre de tout. Quoiqu’il en soit, que cette distinction soit fondée, ou non, l’amour de nous-mêmes ne peut pêcher qu’en excès, en direction. Son dérèglement consiste en ce que nous nous aimons trop, ou en ce que nous nous aimons mal, ou dans l’un & l’autre de ces défauts joints ensemble.

L’amour de nous-mêmes ne pêche point en excès, puisqu’il est permis de s’aimer tant qu’on veut, quand on s’aime bien. En effet, s’aimer soi-même, c’est désirer son bien, craindre son mal, chercher son bonheur. S’il arrive qu’on désire trop, qu’on craigne trop, qu’on s’attache à son plaisir, ou à ce qu’on regarde comme son bonheur, avec trop d’ardeur : alors l’excès vient du défaut qui est dans l’objet de nos passions, & non pas de la trop grande mesure de l’amour de nous-mêmes ; puisque nous pouvons, & nous devons même désirer sans bornes la souveraine félicité, craindre sans bornes la souveraine misère, & qu’il y auroit même du dérèglement à n’avoir que des désirs bornés pour un bien infini.

☞ Cette insatiable avidité du cœur de l’homme étoit nécessaire, afin qu’il se trouvât par-là disposé à chercher Dieu. Soit qu’on le regarde comme son souverain bien, soit qu’on se le représente comme un être infiniment parfait ; toujours est-il certain que l’amour qu’on a pour lui ne doit pas être limité ; & c’est à fin que l’homme fût capable en quelque sorte de la possession de ce bien infini, que le créateur a mis une espèce d’infinité dans ses connoissances & dans ses actions. Si cette infinité n’est pas dans l’acte, elle est dans la disposition du cœur naturellement insatiable.

☞ Si nous nous aimions nous-mêmes par raison, l’amour de nous-mêmes pourroit être dans notre cœur dans une mesure limitée, car nous ne trouvons point une infinité de raisons dans notre esprit pour nous aimer : mais nous nous aimons par sentiment, & il n’est pas concevable que nous puissions sentir quelque plaisir & quelque joie, sans aimer nécessairement ce soi-même qui en est le sujet ; comme il y a une variété infinie & une infinité de degrés différens dans la joie que nous pouvons goûter, il n’y a point de mesure dans le désir du bonheur, dans lequel cette joie entre essentiellement, ni par conséquent dans l’amour de nous-mêmes, qui est le principe de ce désir.

☞ La mesure de l’amour de soi-même, & ces désirs qui sont comme infinis, sont les seuls liens qui attachent l’homme à Dieu, puisque des désirs modérés ne peuvent lier le cœur de l’homme qu’avec des créatures, & que ce n’est point Dieu qu’on aime, mais un fantôme qu’on se forme à la place de Dieu, quand on l’aime médiocrement.

☞ C’est donc une folie d’opposer l’amour de nous-mêmes à l’amour divin, quand celui là est bien réglé. Car qu’est-ce que s’aimer soi-même comme il faut ? C’est aimer Dieu. Et qu’est-ce qu’aimer Dieu ? C’est s’aimer soi-même comme il faut. L’amour de Dieu est le bon sens de l’amour de nous-mêmes, c’en est l’esprit & la perfection. Quand l’amour de nous-mêmes se tourne vers d’autres objets, il ne mérite pas d’être appelé amour : il est plus dangéreux que la plus cruelle haine. Mais quand l’amour de nous-mêmes se tourne vers Dieu, il se confond avec l’amour divin.

☞ Prenons pour exemple les bienheureux, qui sans doute ne s’aiment point trop, ni trop peu, puisqu’ils sont dans un état de perfection. Je demande, dit Abadie, s’ils peuvent aimer Dieu sans bornes, sans sentir la joie de possession ; & je demande ensuite si l’on peut sentir de la joie sans s’aimer soi-même, à proportion du sentiment qu’on en a.

☞ Il paroît donc que le mal n’est pas en ce que nous nous aimons trop, puisque nous pouvons nous aimer tant que nous voudrons, quand nous nous aimerons par rapport au souverain bien ; mais que le dérèglement consiste en ce que nous nous aimons mal, c’est-à-dire, par rapport à de faux objets. L’amour de nous-mêmes est innocent en soi : il est corrompu, quand il se tourne vers les créatures, & saint quand il se tourne vers Dieu.

L’Amour-propre est le principe général de toutes nos affections & de tous nos mouvemens. Si nous désirons, si nous craignons, si nous espérons, c’est toujours pour l’amour de nous-mêmes. A la vérité l’affection que nous avons pour les autres fait quelquefois naître nos désirs, nos craintes & nos espérances ; mais le principe de cette affection est l’amour de nous-mêmes. Considérez bien toutes les sources de nos amitiés, & vous trouverez qu’elles se réduisent à l’intérêt, la reconnoissance, la proximité, la sympathie & une convenance délicate que la vertu a avec l’amour de nous-mêmes, qui fait que nous croyons l’aimer pour elle-même, quoique nous l’aimions, en effet, pour l’amour de nous ; & que tout cela se réduit à l’amour de nous-mêmes.

Amour conjugal. Amor conjugum, conjugalis, ou conjugialis. L’amour conjugal a été représente par Alciat en ses emblèmes, par deux corneilles, dont l’amitié est inséparable, & pendant la vie & à la mort, selon Elien, L. 3, C. 9, Hist. de Roch. S. Chrysostôme dit que le cœur est le symbole de l’amour conjugal. Il meurt par la moindre division des parties.

☞ Les caractères de l’amour conjugal ne sont point équivoques. Un mari a joui : la jouissance est la pierre de touche de l’amour. Le véritable y puise de nouveaux feux ; mais le frivole s’y éteint. Ce n’est que pour les libertins & les hommes déraisonnables, que le mariage devient le tombeau de l’amour. Je veux que l’amour soit plutôt la suite que le motif du mariage. Je veux un amour produit par la raison, un amour où nous fassions entrer la connoissance & le goût de nos devoirs.

☞ Je ne crois pas qu’il soit plus difficile de continuer à être heureux dans le mariage, que de le devenir par le secours des précautions qui doivent le précéder. Il est vrai que rien n’est plus saint ni plus rare que d’aimer sa femme : mais si le plaisir est conforme à la loi, il en est plus pur ; & s’il est rare, il en est plus exquis. On peut même ajouter, sans craindre la raillerie, que le plaisir d’aimer sa femme est sans contredit le plus flatteur de tous les plaisirs. L’amour propre même trouve son compte à respecter toujours le choix qu’il a fait.

Amour paternel & filial. Nous aimons nos enfans, parce qu’ils sont nos enfans. S’ils étoient les enfans d’un autre, ils nous seroient indifférens. Ce n’est donc pas eux que nous aimons, mais la proximité qui nous lie avec eux. Il est bien vrai que les enfans n’aiment pas tant leurs peres, que les peres aiment leurs enfans, quoique ces deux affections paroissent fondées sur la même raison de proximité ; mais cette différence vient d’ailleurs. Les enfans se voient mourir dans la personne de leurs peres, & les peres au contraire, se voient revivre dans la personne de leurs enfans. Or la nature nous inspire l’amour de la vie & la haine de la mort.

☞ D’ailleurs, les peres voyant dans leurs enfans d’autres eux-mêmes soumis & dépendans, ils se félicitent de les avoir mis au monde. Ils les considèrent avec plaisir, parce qu’ils les considèrent comme leur ouvrage. Ils sont ravis d’avoir des droits sacrés & inviolables sur eux. C’est là leur magistrature, leur royauté, leur empire. Mais le même orgueil qui fait que les peres aiment la supériorité, fait haïr aux enfans la dépendance. Rien ne nous accable tant qu’un bienfait, quand il est trop grand, parce qu’il nous assujettit trop. Nous le regardons comme une chaîne délicate, mais forte, qui lie notre cœur & qui contraint notre liberté. C’est le mystère caché dans la maxime connue : le sang ne remonte jamais.

Amour du prochain. L’amour que nous avons pour