Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, I.djvu/377

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Convenez cependant que cela serait plus facile encore à un aveugle-né qu’à vous, malgré l’habitude que vous avez de la voir et de la trouver charmante, car il entre dans votre jugement deux ou trois choses : la comparaison de la peinture qui s’en ferait sur votre main avec celle qui s’en est faite dans le fond de votre œil ; la mémoire de la manière dont on est affecté des choses que l’on sent, et de celle dont on est affecté par les choses qu’on s’est contenté de voir et d’admirer ; enfin, l’application de ces données à la question qui vous est proposée par un dessinateur qui vous demande, en traçant une bouche sur la peau de votre main avec la pointe de son crayon À qui appartient la bouche que je dessine ? au lieu que la somme des sensations excitées par une bouche sur la main d’un aveugle est la même que la somme des sensations successives réveillées par le crayon du dessinateur qui la lui représente.

Je pourrais ajouter à l’histoire de l’aveugle du Puisaux et de Saunderson celle de Didymme d’Alexandrie, d’Eusèbe l’Asiatique, de Nicaise de Méchlin, et quelques autres qui ont paru si fort élevés au-dessus du reste des hommes, avec un sens de moins, que les poètes auraient pu feindre, sans exagération, que les dieux jaloux les en privèrent de peur d’avoir des égaux parmi les mortels. Car qu’était-ce que ce Tirésias, qui avait lu dans les secrets des dieux, et qui possédait le don de prédire l’avenir, qu’un philosophe aveugle dont la Fable nous a conservé la mémoire ? Mais ne nous éloignons plus de Saunderson, et suivons cet homme extraordinaire jusqu’au tombeau.

Lorsqu’il fut sur le point de mourir, on appela auprès de lui un ministre fort habile, M. Gervaise Holmes ; ils eurent ensemble un entretien sur l’existence de Dieu, dont il nous reste quelques fragments que je vous traduirai de mon mieux car ils en valent bien la peine. Le ministre commença par lui objecter les merveilles de la nature : « Eh, monsieur ! lui disait le philosophe aveugle, laissez là tout ce beau spectacle qui n’a jamais été fait pour moi ! J’ai été condamné à passer ma vie dans les ténèbres ; et vous me citez des prodiges que je n’entends point, et qui ne prouvent que pour vous et que pour ceux qui voient comme vous. Si vous voulez que je croie en Dieu, il faut que vous me le fassiez toucher.

— Monsieur, reprit habilement le ministre, portez les mains