Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, IV.djvu/302

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que la fortune m’en dédommagerait ; en effet, la place vacante fut occupée, mais non remplie, par un sexagénaire en qui la bonne volonté manquait moins que le moyen.

« Il travailla de toutes ses forces à m’ôter la mémoire de mon état passé. Il eut pour moi toutes ces manières reconnues pour polies et concurrentes dans la carrière que je suivais ; mais ses efforts ne prévinrent point mes regrets.

« Si l’industrie, qui n’a jamais, dit-on, resté court, lui fit trouver dans les trésors de la faculté naturelle quelque adoucissement à ma peine, cette compensation me parut insuffisante, en dépit de mon imagination, qui se fatiguait vainement à chercher des rapports nouveaux, et même à en supposer d’imaginaires.

« Tel est l’avantage de la primauté, qu’elle saisit l’idée et fait barrière à tout ce qui veut ensuite se présenter sous d’autres formes ; et telle est, le dirai-je à notre honte ? la nature ingrate des bijoux, que devant eux la bonne volonté n’est jamais réputée pour le fait.

« La remarque me paraît si naturelle, que, sans en être redevable à personne, je ne pense pas être le seul à qui elle soit venue ; mais si quelqu’un avant moi en a été touché, du moins je suis, messieurs, le premier qui entreprends, par sa manifestation, d’en faire valoir le mérite à vos yeux.

« Je n’ai garde de savoir mauvais gré à ceux qui ont élevé la voix jusqu’ici, d’avoir manqué ce trait, mon amour-propre se trouvant trop satisfait de pouvoir, après un si grand nombre d’orateurs, présenter mon observation comme quelque chose de neuf… »

— Ah ! prince, s’écria vivement Mirzoza, il me semble que j’entends le chyromant de la Manimonbanda : adressez-vous à cet homme, et vous aurez l’interprétation fine et critique dont vous attendriez inutilement de tout autre le présent gracieux. »

L’auteur africain dit que Mangogul sourit et continua ; mais je n’ai garde, ajoute-t-il, de rapporter le reste de son discours. Si ce commencement n’a pas autant amusé que les premières pages de la fée Taupe, la suite serait plus ennuyeuse que les dernières de la fée Moustache[1].

  1. Voir Tanzaï et Néadarné. Tout ce discours est une critique de la manière de Crébillon fils.