Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, IV.djvu/367

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— Madame, lui demanda le courtisan, pourrait-on vous demander d’où vous le tenez ?

— Mais, répondit Mirzoza, cela est écrit.

— Oui, madame, répliqua Sélim et par des gens qui n’y ont rien entendu. J’entre en mauvaise humeur quand je vois de petits particuliers obscurs, qui n’ont jamais approché des princes qu’à la faveur d’une entrée dans la capitale, ou de quelque autre cérémonie publique, se mêler d’en faire l’histoire.

« Madame, continua Sélim, nous avions passé la nuit à un bal masqué dans les grands salons du sérail, lorsque le génie Cucufa, protecteur déclaré de la famille régnante, nous apparut, et nous ordonna d’aller coucher et de dormir vingt-quatre heures de suite : on obéit ; et, ce terme expiré, le sérail se trouva transformé en une vaste et magnifique galerie de pantins ; on voyait, à l’un des bouts, Kanoglou sur son trône ; une longue ficelle usée lui descendait entre les jambes ; une vieille fée décrépite[1] l’agitait sans cesse, et d’un coup de poignet mettait en mouvement une multitude innombrable de pantins subalternes, auxquels répondaient des fils imperceptibles et déliés qui partaient des doigts et des orteils de Kanoglou : elle tirait, et à l’instant le sénéchal dressait et scellait des édits ruineux, ou prononçait à la louange de la fée un éloge que son secrétaire lui soufflait ; le ministre de la guerre envoyait à l’armée des allumettes ; le surintendant des finances bâtissait des maisons et laissait mourir de faim les soldats ; ainsi des autres pantins.

« Si quelques pantins exécutaient leurs mouvements de mauvaise grâce, ne levaient pas assez les bras, ne fléchissaient pas assez les jambes, la fée rompait leurs attaches d’un coup d’arrière-main, et ils devenaient paralytiques. Je me souviendrai toujours de deux émirs très-vaillants qu’elle prit en guignon, et qui demeurèrent perclus des bras pendant toute leur vie[2].

« Les fils qui se distribuaient de toutes les parties du corps de Kanoglou, allaient se rendre à des distances immenses, et faisaient remuer ou se reposer, du fond du Congo jusque sur les confins du Monoémugi, des armées de pantins : d’un coup de ficelle une ville s’assiégeait, on ouvrait la tranchée, l’on

  1. Mme de Maintenon.
  2. Ces deux émirs sont Vendôme, que Mme de Maintenon haïssait, et Catinat qu’elle soupçonnait de jansénisme.