Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XIX.djvu/108

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mon âme ; oui, de toute mon âme, et j’éprouve en vous le disant une émotion au fond de mon cœur qui m’assure que je dis vrai. Vous connaissez bien cet oracle-là.

Mes deux cas de conscience, quand en aurai-je la décision ?

Je ne sais ce que l’homme du premier disait à la fille qu’il sollicite ; mais j’entendis qu’elle lui répondait : « Quand il en sera temps, vous habiterez ; d’ici à ce temps, ne vous avisez pas seulement de regarder ma porte. »

Adieu, encore une fois, mes bonnes et tendres amies. Vous voilà donc réunies pour deux mois dans mes lettres. Eh bien ! chère sœur, je l’aime autant et plus que jamais. Les hommes ne sont donc pas aussi méchants qu’on les fait ! Cela ne vous séduira-t-il point ? Le bonheur dont elle jouit serait bien fait pour vous, si vous vouliez. Mourrez-vous sans savoir ce que c’est que de faire un heureux ? Hélas ! oui.


LXXI


Paris, ce 12 août 1762.


Voilà, mon amie, le billet d’enterrement des Jésuites[1]. Je l’ai rogné le plus court que j’ai pu pour le déguiser à la poste ; mais j’ai chiffré toutes les pages. Me voilà délivré d’un grand nombre d’ennemis puissants. Qui est-ce qui aurait deviné cet événement, il y a un an et demi ? Ils ont eu tant de temps pour prévenir ce coup, qu’il fallait ou qu’ils eussent bien peu de crédit, ou que le roi eût bien résolu leur destruction : c’est le dernier qui est le plus vraisemblable. L’affaire du Portugal aura jeté sur l’affaire de France quelque lueur qui les aura montrés au monarque sous un aspect odieux ; il aura attendu le moment de se défaire de gens qui l’avaient frappé, et qu’il voyait sans cesse la main levée sur lui ; celui de la banqueroute scandaleuse du père La Valette aura paru favorable[2] ; ils se mêlaient

  1. L’arrêt prononçant leur expulsion.
  2. Cazotte, quittant la Martinique, où il avait fondé des établissements, pour rentrer en France, avait vendu toutes ses possessions au P. La Valette, qui lui en régla le prix (cinquante mille écus) en lettres de change sur la Compagnie de Jésus. Le P. La Valette ayant eu peu de succès dans la suite de ces affaires, les supérieurs de la Compagnie trouvèrent assez commode de laisser protester les lettres de change. Cazotte leur intenta un procès qui fut comme le signal de tous ceux qui vinrent fondre sur la Société. (T.)