Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XIX.djvu/406

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point encore vue. Je serais porté à croire qu’elle pourrait bien devoir une partie de son succès à la haine qu’on porte à Mlle Clairon. C’est moins une justice que l’on rend à l’une qu’une mortification qu’on veut donner à l’autre ; mais tout ceci n’est qu’une conjecture.

Exercez-vous, perfectionnez-vous, il y a quelque apparence qu’à votre retour vous trouverez le public disposé à vous accueillir, et la scène sans aucune rivale que vous ayez à redouter.

Bonjour, mademoiselle, portez-vous bien, et songez que les mœurs, l’honnêteté, l’élévation des sentiments ne se perdent point sans quelque conséquence pour les progrès et la perfection dans tous les genres d’imitation. Il y a bien de la différence entre jouer et sentir. C’est la différence de la courtisane qui séduit, à la femme tendre qui aime, et qui s’enivre elle-même et un autre.

Madame votre mère n’a pas voulu fermer sa lettre sans y enfermer un petit mot de moi, et je ne me suis pas fait presser. Je m’acquitte, par l’intérêt que je prends à vous, de tout ce que je devais à monsieur votre père.


VI

À LA MÊME, À VARSOVIE.
1767.

Il est fort difficile, mademoiselle, de vous donner un bon conseil ! Je vois presque égalité d’inconvénients aux différents partis que vous avez à prendre. Il est sûr qu’on se gâte à une mauvaise école, et qu’il n’y a que des vices à gagner avec des comédiens vicieux. Il ne l’est pas moins que vous profiteriez plus ici spectatrice, qu’en quelque endroit que ce soit de l’Europe, actrice. Cependant, c’est le jugement, c’est la raison, c’est l’étude, la réflexion, la passion, la sensibilité, l’imitation vraie de la nature, qui suggèrent les finesses de jeu ; et il y a des défauts grossiers dont on peut se corriger par toute la terre. Il suffit de se les avouer à soi-même et de vouloir s’en défaire. Je vous ai dit, avant votre départ pour Varsovie, que vous aviez