Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XIX.djvu/473

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On dit que Mlle Clairon demande un échafaud dans la décoration ; ne le souffrez pas, morbleu ! C’est peut-être une belle chose en soi ; mais si le génie élève jamais une potence sur la scène, bientôt les imitateurs y accrocheront le pendu en personne.

M. Thiriot m’a envoyé, de votre part, un exemplaire complet de vos œuvres. Qui est-ce qui le méritait mieux que celui qui a su penser et qui a eu le courage d’avouer, depuis dix ans, à qui le veut entendre, qu’il n’y a aucun auteur français qu’il aimât mieux être que vous ? En effet, combien de couronnes diverses rassemblées sur cette tête ! Vous avez fait la moisson de tous les lauriers ; et nous allons glanant sur vos pas, et ramassant par-ci par-là quelques petites feuilles que vous avez négligées et que nous nous attachons fièrement sur l’oreille, en guise de cocarde, pauvres enrôlés que nous sommes !

Vous vous êtes plaint, à ce qu’on m’a dit, que vous n’aviez pas entendu parler de moi au milieu de l’aventure scandaleuse qui a tant avili les gens de lettres et tant amusé les gens du monde ; c’est, mon cher maître, que j’ai pensé qu’il me convenait de me tenir tout à fait à l’écart ; c’est que ce parti s’accordait également avec la décence et la sécurité ; c’est qu’en pareil cas il faut laisser au public le soin de la vengeance ; c’est que je ne connais ni mes ennemis, ni leurs ouvrages ; c’est que je n’ai lu ni les Petites Lettres sur de grands Philosophes [1], ni cette satire [2] dramatique où l’on me traduit comme un sot et comme un fripon ; ni ces préfaces où l’on s’excuse d’une infamie qu’on a commise, en m’imputant de prétendues méchancetés que je n’ai point faites, et des sentiments absurdes que je n’eus jamais.

Tandis que toute la ville était en rumeur, retiré paisiblement dans mon cabinet, je parcourais votre Histoire universelle. Quel ouvrage ! C’est là qu’on vous voit élevé au-dessus du globe qui tourne sous vos pieds, saisissant par les cheveux tous ces scélérats illustres qui ont bouleversé la terre, à mesure qu’ils se présentent ; nous les montrant dépouillés et nus, les marquant au front d’un fer chaud, et les enfonçant dans la fange de l’ignominie pour y rester à jamais.

  1. De Palissot.
  2. Les Philosophes.