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XXVI

AU MÊME [1].
À Paris, ce 26 février 1761.

Ce n’est pas moi qui l’ai voulu, mon cher maître, ce sont eux qui ont imaginé que l’ouvrage pourrait réussir au théâtre ; et puis les voilà qui se saisissent de ce triste Père de Famille et qui le coupent, le taillent, le châtrent, le rognent à leur fantaisie. Ils se sont distribué les rôles entre eux et ils ont joué sans que je m’en sois mêlé. Je n’ai vu que les deux dernières répétitions et je n’ai encore assisté à aucune représentation. J’ai réussi à la première autant qu’il est possible quand presque aucun des acteurs n’est et ne convient à son rôle. Je vous dirais là-dessus des choses assez plaisantes si l’honnêteté toute particulière dont les comédiens ont usé avec moi ne m’en empêchait. Il n’y a que Brizard, qui faisait le père de famille, et Mme Préville, qui faisait Cécile, qui s’en soient bien tirés. Ce genre d’ouvrage leur était si étranger que la plupart m’ont avoué qu’ils tremblaient en entrant sur la scène comme s’ils avaient été à la première fois. Mme Préville fera bientôt une excellente actrice, car elle a de la sensibilité, du naturel, de la finesse et de la dignité. On m’a dit, car je n’y étais pas, que la pièce s’était soutenue de ses propres ailes et que le poëte avait enlevé les suffrages en dépit de l’acteur. À la seconde représentation, ils y étaient un peu plus ; aussi le succès a-t-il été plus soutenu et plus général, quoiqu’il y eût une cabale formidable. N’est-il pas incroyable, mon cher maître, que des hommes à qui on arrache des larmes fassent au même moment tout leur possible pour nuire à celui qui les attendrit ? L’âme de l’homme est-elle donc une caverne obscure que la vertu partage avec les furies ? S’ils pleurent, ils ne sont pas méchants ; mais si, tout en pleurant, ils souffrent, ils se tordent les mains, ils grincent les dents,

  1. Inédite. Communiquée par M. Boutron-Charlard.