Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XIX.djvu/488

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le moins d’humeur que vous pourrez, je vous en conjure. Pour cette fois, je ne suis pas coupable.


XXXIII

À GRIMM [1].
3 décembre 1765.

Si je savais, mon ami, où trouver Sedaine, j’y courrais pour lui lire votre lettre et vos observations. Ouf ! je respire. Voilà le jugement que j’en ai porté, et hier, en l’écoutant, à chaque instant je me suis surpris pensant à vous et devinant vos transports. Mais une chose dont vous ne me parlez point et qui est pour moi le mérite incroyable de la pièce, ce qui me fait tomber les bras, me décourage, me dispense d’écrire de ma vie et m’excusera solidement au jugement dernier, c’est le naturel sans aucun apprêt, c’est l’éloquence la plus vigoureuse sans l’ombre d’effort ni de rhétorique. Combien d’occasions de pérorer auxquelles on ne se refuse jamais sans le goût le plus grand et le plus exquis ! Exemple : « Je me suis couché le plus tranquille et le plus heureux des pères et me voilà ! » Vous avez raison, ne nous plaignons pas encore du public. Il faut être un ange en fait de goût pour sentir le mérite de cette simplicité-là. J’ai quelquefois eu hier la vanité de croire, au milieu de deux mille personnes, que je le sentais seul, et cela, parce qu’on n’était pas fou, ivre comme moi, qu’on ne faisait pas des cris… Je ne pouvais souffrir qu’on dît froidement, avec un petit air de satisfaction indulgente : Oui, cela est naturel..... Saindieu ! croyez-vous qu’on mérite ces ouvrages-là, quand on en parle ainsi ?

Au sortir, l’abbé Le Monnier me fit entrer au café. Un blanc-bec s’approche de lui, et lui dit : « L’abbé, cela est joli. » À l’instant je me lève de fureur, et je dis à l’abbé : « Sortons, je n’y

  1. Lettre écrite le lendemain de la première représentation du Philosophe sans le savoir et insérée par Grimm dans son « Ordinaire » du 15 décembre 1765.