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VI


Mai 1766.


Ce ne fut point le retour des Grecs, mais ce fut le spectacle de la misère des Troyens, après l’entière destruction de leur ville, instant propre à fournir une grande variété d’incidents, scène vraiment déplorable, que Polygnote se proposa de peindre dans son tableau si mal nommé, si bien décrit par Pausanias et si mal entendu par le comte de Caylus[1].

Pour faire valoir Polygnote, le comte de Caylus n’avait qu’à se conformer à la description de Pausanias et employer un artiste intelligent ; mais il a tout gâté en cherchant à épargner au peintre des inepties qui n’étaient que dans sa tête.

Je ne dirai rien de Polygnote ni comme dessinateur, ni comme perspecteur, ni comme coloriste ; mais je ne craindrai point d’assurer, sur son tableau, que c’est une des plus belles imaginations que je connaisse.

Pausanias n’est point un enthousiaste. C’est un homme froid, qui regarde froidement, qui écrit froidement, qui rompt sans cesse sa description par des traits d’érudition qui expliquent le tableau de Polygnote, mais qui en détruisent l’entente. Il ne dit pas un mot des passions, du mouvement, des expressions, des caractères ; cependant l’idée qu’il laisse est grande. Si un tableau moderne eût passé par les mains d’un Pausanias, je vous demande ce qui en resterait ? Un peintre habile peut sans doute concevoir une belle chose d’après une mauvaise description, mais en revanche une mauvaise description peut réduire à rien un chef-d’œuvre de peinture.

Vous dites que l’art était dans son enfance au temps de Polygnote, et vous comparez les éloges de ses contemporains à ceux que nous avons prodigués autrefois à tant de poètes dont on ne parle plus ; peut-être avez-vous raison ; mais l’art enfant ose-t-il tenter des compositions énormes, et quand il s’en avise, sait-il y garder autant de convenances, y montrer autant de

  1. Histoire de l’Académie des Belles-Lettres, t. XXVII, page 34.