Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XVIII.djvu/408

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reverrai !… Après dîner, notre tendresse reprit ; mais elle fut un peu moins muette. Je ne sais comment le Baron, qui est un peu jaloux, et qui peut-être est un peu négligé, regardait cela. Je sais seulement que ce fut un spectacle bien doux pour les autres ; car ils me l’ont dit. Enfin, chère amie, il est ici ; quand il a su que vous y étiez aussi, il m’a dit : Et que faites-vous donc dans ces champs !…

On en a usé avec nous comme avec un amant et une maîtresse pour qui on aurait des égards ; on nous a laissés seuls dans le salon ; on s’est retiré, le Baron même. Il faut que notre entrevue l’ait singulièrement frappé. Mais à propos du Baron, le lendemain de son incartade, il entre chez moi le matin, et il me dit : « Il est une mauvaise qualité que j’ai parmi beaucoup d’autres que vous me connaissiez déjà : c’est que, sans être avare, je suis mauvais joueur ; je vous ai brusqué hier, bien ridiculement ; j’en suis bien fâché. » Comment trouvez-vous ce procédé ? Très-beau, je pense ! Adieu, ma Sophie ; estimez le Baron : si vous le connaissiez, vous l’aimeriez trop.


XIX


9 octobre 1759.


La chaleur d’hier au soir est bien tombée. Je ne sens plus ce matin qu’une chose, c’est que je m’éloigne de vous. Tandis que M. de Montamy[1] et le Baron prennent des arrangements pour la distribution d’un cabinet d’histoire naturelle qui est resté enfermé dans des caisses depuis dix ans, je m’amuse à causer encore un moment avec vous. Ne trouvez-vous pas singulier que l’histoire naturelle soit la passion dominante de cet ami ? qu’il se soit pourvu à grands frais de tout ce qu’il y a de plus rare en ce genre, et que cette précieuse collection soit restée des années entières dans le fond d’une écurie, entre la paille et le fumier ? Les goûts des hommes sont passagers : ils

  1. Voir sur M. de Montamy le t. X. (L’histoire et le secret de la peinture en cire.)