Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 11.djvu/197

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est un perdrix, chaque étoile est une étoile, chaque cheval est un cheval, &c. voilà l’usage de la société nationale, parce que son intérêt ne va pas plus loin. Mais chaque société particuliere comprise dans la nationale a ses intérêts plus marqués & plus détaillés ; la connoissance des individus d’une certaine espece y est plus nécessaire ; ils ont leurs noms propres dans le langage de cette société particuliere : montez à l’observatoire ; chaque étoile n’y est plus une étoile tout simplement, c’est l’étoile β du capricorne, c’est le γ du centaure, c’est le ζ de la grande ourse, &c. entrez dans un manege, chaque cheval y a son nom propre, le brillant, le lutin, le fougueux, &c. chaque particulier établit de même dans son écurie une nomenclature propre ; mais il ne s’en sert que dans son domestique, parce que l’intérêt & le moyen de connoître individuellement n’existent plus hors de cette sphere. Si l’on ne vouloit donc admettre dans les langues que des noms propres, il faudroit admettre autant de langues différentes que de sociétés particulieres ; chaque langue seroit bien pauvre, parce que la somme des connoissances individuelles de chaque petite société n’est qu’un infiniment petit de la somme des connoissances individuelles possibles ; & une langue n’auroit avec une autre aucun moyen de communication, parce que les individus connus d’une part ne seroient pas connus de l’autre.

3°. Quoique nos véritables connoissances soient essentiellement fondées sur des idées particulieres & individuelles, elles supposent pourtant essentiellement des vûes générales. Qu’est-ce que généraliser une idée C’est la séparer par la pensée de toutes les autres avec lesquelles elle se trouve associée dans tel & tel individu, pour la considérer à part & l’approfondir mieux (voyez Abstraction) ; & ce sont des idées ainsi abstraites que nous marquons par les mots appellatifs. Voyez Appellatif. Ces idées abstraites étant l’ouvrage de l’entendement humain sont aisément saisies par tous les esprits ; & en les rapprochant les unes des autres, nous parvenons, par la voie de la synthèse, à composer en quelque sorte les idées moins générales ou même individuelles qui sont l’objet de nos connoissances, & à les transmettre aux autres au moyen des signes généraux & appellatifs combinés entre eux comme les idées simples dont ils sont les signes. Voyez Générique. Ainsi l’abstraction analyse en quelque maniere nos idées individuelles en les réduisant à des idées élémentaires que l’on peut appeller simples par rapport à nous ; le nombre n’en est pas à beaucoup près si prodigieux que celui des diverses combinaisons qui en résultent & qui caractérisent les individus, & par-là elles peuvent devenir l’objet d’une nomenclature qui soit à la portée de tous les hommes. S’agit-il ensuite de communiquer ses pensées, le langage a recours à la synthèse, & combine les signes des idées élémentaires comme les idées mêmes doivent être combinées ; le discours devient ainsi l’image exacte des idées complexes & individuelles, & l’étendue vague des noms appellatifs se détermine plus ou moins, même jusqu’à l’individualité, selon les moyens de détermination que l’on juge à propos ou que l’on a besoin d’employer.

Or il y a deux moyens généraux de déterminer ainsi l’étendue de la signification des noms appellatifs.

Le premier de ces moyens porte sur ce qui a été dit plus haut, que la compréhension & l’étendue sont en raison inverse l’une de l’autre, & que l’étendue individuelle, la plus restrainte de toutes, suppose la compréhension la plus grande & la plus complexe. Il consiste donc à joindre avec l’idée générale du nom appellatif, une ou plusieurs autres idées, qui devenant avec celle-là parties élémentaires


d’une nouvelle idée plus complexe, présenteront à l’esprit un concept d’une compréhension plus grande, & conséquemment d’une étendue plus petite.

Cette addition peut se faire, 1°. par un adjectif physique, comme, un homme savant, des hommes pieux, où l’on voit un sens plus restraint que si l’on disoit simplement un homme, des hommes : 2°. par une proposition incidente qui énonce un attribut sociable avec la nature commune énoncée par le nom appellatif ; par exemple, un homme que l’ambition dévore, ou dévoré par l’ambition, des hommes que la patrie doit chérir.

Le second moyen ne regarde aucunement la compréhension de l’idée genérale, il consiste seulement à restraindre l’étendue de la signification du nom appellatif, par l’indication de quelque point de vûe qui ne peut convenir qu’à une partie des individus.

Cette indication peut se faire, 1°. par un adjectif métaphysique partitif qui désigneroit une partie indéterminée des individus, quelques hommes, certains hommes, plusieurs hommes : 2°. par un adjectif numérique qui désigneroit une quotité précise d’individus, un homme, deux hommes, mille hommes : 3°. par un adjectif possessif qui caractériseroit les individus par un rapport de dependance, meus ensis, tuus ensis, Evandrius ensis : 4°. par un adjectif démonstratif qui fixeroit les individus par un rapport d’indication précise, ce livre, cette femme, ces hommes : 5°. par un adjectif ordinal qui spécifieroit les individus par un rapport d’ordre, le second tome, chaque troisieme année : 6°. par l’addition d’un autre nom ou d’un pronom qui seroit le terme de quelque rapport, & qui seroit annoncé comme tel par les signes autorisés dans la syntaxe de chaque langue, la loi de Moïse en françois, lex Mosis en latin, thorath Mosché en hébreu, comme si l’on disoit en latin legis Moïses ; chaque langue a ses idiotismes : 7°. par une proposition incidente, qui sous une forme plus développée rendroit quelqu’un de ces points de vûe, l’homme ou les hommes dont je vous ai parlé, l’épée que vous avez reçue du roi, le volume qui m’appartient, &c.

On peut même, pour déterminer entierement un nom appellatif, réunir plusieurs des moyens que l’on vient d’indiquer. Que l’on dise, par exemple, j’ai lû deux excellens ouvrages de Grammaire composés par M. du Marsais ; le nom appellatif ouvrages est déterminé par l’adjectif numérique deux, par l’adjectif physique excellens, par la relation objective que désignent ces deux mots, de Grammaire, & par la relation causative indiquée par ces autres mots, composés par M. du Marsais. C’est qu’il est possible qu’une premiere idée déterminante, en restraignant la signification du nom appellatif, la laisse encore dans un état de généralité, quoique l’étendue n’en soit plus si grande. Ainsi excellens ouvrages, cette expression présente une idée moins générale qu’ouvrages, puisque les médiocres & les mauvais sont exclus ; mais cette idée est encore dans un état de généralité susceptible de restriction : excellens ouvrages de Grammaire, voilà une idée plus restrainte, puisque l’exclusion est donnée aux ouvrages de Théologie, de Jurisprudence, de Morale, de Mathématique, &c. deux excellens ouvrages de Grammaire ; cette idée totale est encore plus déterminée, mais elle est encore générale, malgré la précision numérique, qui ne fixe que la quantité des individus sans en fixer le choix ; deux excellens ouvrages de Grammaire composés par M. du Marsais, voici une plus grande détermination, qui exclut ceux de Lancelot, de Sanctius, de Scioppius, de Vossius, de l’abbé Girard, de l’abbé d’Olivet, &c. La détermination pourroit devenir plus grande, & même individuelle, en ajoutant quelque autre idée à la compréhension, ou en restraignant l’idée à quelque autre point de vûe.