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tifs, pour éloigner autant qu’il est possible les suites funestes du cancer de l’œil.

Parmi les auteurs françois, il n’y a que Saint-Yves, qui soit entré dans quelques détails très-succints, sur la pratique de cette opération. Il passoit, au moyen d’une aiguille, une soie à-travers le globe pour le soulever pendant l’extirpation ; il ne décrit point le procédé qu’il suivoit, & il se borne à dire, que les malades sont guéris en peu de tems.

Heister, attentif à recueillir toutes les méthodes qui sont venues à sa connoissance pendant quarante années d’une application continuelle, est fort court sur l’extirpation de l’œil. En admettant la necessité de cette opération, il prétend qu’il ne faut pas d’autre instrument pour la faire, qu’un bistouri droit ordinaire. L’experience & la raison ne sont pas favorables à une assertion aussi hasardée.

On voit par cet exposé, qu’on n’a point encore de regles précises sur le manuel d’une opération, dont la necessité & l’utilité ne peuvent être équivoques. Fabrice de Hilden est le seul qui ait décrit son procedé avec quelque attention : il n’a point eu d’imitateur ; le silence, la négligence ou la timidité des auteurs modernes sur ce point sont difficiles à concevoir. La perte infaillible des malades à qui l’on ne fera point cette opération, les cures heureuses qu’on lui doit devoient animer les praticiens à la perfectionner & à la rendre aussi simple & facile qu’elle est avantageuse. Consulté plusieurs fois dans des cas qui exigeoient cette opération, je me suis sait une méthode que la structure de l’œil, ses attaches & ses rapports avec les parties circonvoisines m’ont fait concevoir comme la plus convenable ; elle a eu l’approbation de l’académie royale de Chirurgie, & plusieurs personnes l’ont pratiquée depuis moi avec succès.

Il faut d’abord inciser les attaches de l’œil avec les paupieres, comme Hildanus l’a fort bien remarqué. Il ne faut pas d’instrument particulier pour cela : mais cette incision peut être faite avec plus ou moins de méthode. Inférieurement, il suffit de couper dans l’angle ou repli que font la conjonctive & la membrane interne de la paupiere ; on doit penser en même-tems à l’attache fixe du muscle petit oblique, sur le bord inférieur de l’orbite du côté du grand angle : supérieurement il faut diriger la pointe de l’instrument pour couper le muscle releveur de la paupiere supérieure avec la membrane qui le double ; & en faisant glisser un peu le bistouri de haut en bas du côté de l’angle interne, on coupera le tendon du grand oblique. Dès lors l’œil ne tient plus à la circonférence antérieure de l’orbite : il ne s’agit plus que de couper dans le fond de cette cavité le nerf optique & les muscles qui l’environnent : cela se fera d’un seul coup de ciseaux appropriés à cette section ; les lames en sont courbes du côté du plat. Il paroît assez indifférent de quel côté on porte la pointe des ciseaux dans le fond de l’orbite. Dans l’état naturel, l’obliquité du plan de l’orbite, & la situation de l’œil près de la paroi interne, prescrivent de pénetrer dans l’orbite du côté du petit angle, en portant la concavité des lames sur la partie laterale externe du globe ; mais comme la protubérance de l’œil & sa tumefaction contre nature ne gardent aucunes mesures, & que les végétations fongueuses se font vers les endroits où il y a naturellement le moins de résistance ; c’est le côté du petit angle qui se trouve ordinairement le plus embarrassé. Il sera donc au choix du Chirurgien d’entrer dans l’orbite avec ses ciseaux courbes, du côté qui lui paroîtra le plus commode. Les muscles & le nerf optique étant coupés, les ciseaux fermés servent comme d’une curette pour soulever l’œil en-dehors ; c’est ce que Bartisch prétendoit faire avec


sa cuilliere tranchante. L’opération est fort simple de la façon dont je viens de la décrire ; & l’on sent assez qu’ayant pris de la main gauche l’œil, qui tient encore par des graisses mollasses & extensibles, il faut les couper avec des ciseaux qu’on a dans la droite.

L’extirpation de l’œil avec tout autre instrument n’est reglée par aucun précepte ; on fait abstraction de tout ordre opératoire relatif à la situation & à l’attache des parties. Au contraire, dans l’opération que je recommande, chaque mouvement de la main est dirigé par les connoissances anatomiques ; il n’y en a aucun qui n’ait un effet détermine. L’opération se fait promptement & avec précision, chaque procedé est raisonné & va directement au but que l’opérateur se propose ; enfin, il y a une méthode, & l’on n’en voit point dans l’opération pratiquée avec le bistouri seulement.

Si la glande lacrymale étoit engorgée, il faudroit la détacher de sa fosse particuliere avec la pointe des ciseaux courbes ; après que l’œil seroit extirpé, ainsi que toutes les duretés skirrheuses qui pourroient être restées dans l’orbite. Cette attention tient aux préceptes géneraux de l’extirpation des tumeurs cancéreuses : les pansemens doivent être dessicatifs avec des substances balsamiques, afin de réprimer les graisses qui ont grande disposition à se boursouffler, parce que rien ne les contient, & qu’il faut conserver un vuide dans l’orbite pour placer un œil artificiel. (Y)

Œil artificiel. La Chirurgie ne s’occupe pas seulement du retablissement de la santé, elle détermine des moyens qui suppléent aux choses qui manquent. La connoissance de ces moyens est un point capital dans la Chirurgie, & la maniere de donner des secours aux parties qui manquent naturellement ou par accident, forme une classe générale des opérations, connue sous le nom de prothese. Voyez Prothese.

Le moyen dont nous parlons ici, n’est point curatif, & n’aide à aucune fonction. C’est un objet de pure décoration, sur la construction duquel le chirurgien doit donner ses conseils.

Les yeux artificiels peuvent être faits d’or, d’argent ou d’émail. Les yeux d’or ou d’argent doivent être peints ou émaillés de façon à imiter la couleur naturelle. L’inconvénient d’un œil de métal est de gêner par son poids, & de procurer un écoulement d’humeur chassieuse fort incommode. L’œil de verre ou d’émail est bien plus léger, & l’on n’en emploie point d’autres ; il y a des ouvriers à Paris qui les font en imitant si parfaitement les couleurs de l’œil sain, qu’on ne s’apperçoit pas que celui qui porte un œil artificiel, soit privé de l’un de ses yeux. Fabrice d’Aquapendente fait le même éloge des yeux de verre qu’on construisoit de son tems à Venise.

L’œil artificiel doit être différemment configuré, suivant les cas où son application est nécessaire. Lorsqu’on a perdu les humeurs de l’œil, à l’occasion d’une plaie, ou d’un abscès qu’il a fallu ouvrir, &c. les membranes qui composent le globe sont conservées ; il reste un globe informe, une espece de moignon qui fait les mêmes mouvemens que l’œil sain par l’action des muscles. Dans ce cas, l’œil artificiel est un hémisphere allongé, dont la partie concave s’adapte sur le moignon de l’œil. On est bientôt habitué à porter cette machine qu’on glisse très-facilement sous les paupieres ; on la porte tout le jour, & on l’ôte le soir pour la laver, & on la remet le matin. Cette précaution journaliere n’est pas indispensablement nécessaire ; mais la propreté l’exige autant que l’amour-propre. L’œil artificiel crasseux est comme un vase de porcelaine mal nettoyé ; faute