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negres qu’ils ont trafiqués, soit que ces negres ayent été pris en guerre ou enlevés par des brigants, ou livrés à prix d’argent par des parens dénaturés, ou bien vendus par ordre de leur roi, en punition de quelque crime commis.

De tous ces différens esclaves, ceux du cap Verd ou Sénégalais sont regardés comme les plus beaux de toute l’Afrique. Ils sont grands, bien constitués, ayant la peau unie sans aucune marque artificielle : ils ont le nez bien fait, les yeux grands, les dents blanches, & la levre inférieure plus noire que le reste du visage ; ce qu’ils font par art, en piquant cette partie avec des épines, & introduisant dans les piquures de la poussiere de charbon pilé.

Ces negres sont idolâtres ; leur langue est difficile à prononcer, la plûpart des sons sortant de la gorge avec effort. Plusieurs d’entr’eux parlent arabe, & paroissent suivre la religion de Mahomet ; mais tous les Senégalais sont circoncis. On les emploie dans les habitations au soin des chevaux & des bestiaux, au jardinage & au service des maisons.

Les Aradas, les Fonds, les Fouéda, & tous les negres de la côte de Juda sont idolâtres, & pratiquent la circoncision par un motif de propreté. Ces negres, quoique sous différentes dominations, parlent tous à peu-près la même langue. Leur peau est d’un noir-rougeâtre. Ils ont le nez écrasé, les dents très blanches, & le tour du visage assez beau. Ils se font des incisions sur la peau qui laissent des marques ineffaçables, au moyen desquelles ils se distinguent entr’eux. Les Aradas se les placent sur le gros des joues, au-dessous des yeux ; elles ressemblent à des verues de la grosseur d’un pois. Les negres Fond se scarifient les tempes, & les Fouéda (principalement les femmes) se font cizeler le visage, & même tout le corps, formant des desseins de fleur, des mosaïques & des compartimens très réguliers. Il semble à les voir qu’on leur ait appliqué sur la peau une étoffe brune, travaillée en piquure de Marseille. Ces negres sont estimés les meilleurs pour le travail des habitations : plusieurs connoissent parfaitement les propriétés bonnes ou mauvaises de plusieurs plantes inconnues en Europe. Les Aradas principalement en composent avec le venin de certains insectes, un poison auquel on n’a point encore trouvé de remede certain. Les effets en sont si singuliers, que ceux qui l’emploient passent constamment pour sorciers parmi les habitans du pays.

Les negres Mines sont vigoureux & fort adroits pour apprendre des métiers. Quelques-uns d’entr’eux travaillent l’or & l’argent, fabriquant grossierement des especes de pendans d’oreille, des bagues & autres petits ornemens. Ils se font deux ou trois balaffres en long sur les joues. Ils sont courageux ; mais leur orgueil les porte à se détruire eux-mêmes pour peu qu’on leur donne du chagrin.

La côte d’Angol, les royaume de Loangue & de Congo fournissent abondamment de très-beaux negres, passablement noirs, sans aucune marque sur la peau. Les Congos en général sont grands railleurs, bruyans, pantomimes, contrefaisant plaisamment leurs camarades, & imitant très-bien les allures & le cri de différens animaux. Un seul Congo suffit pour mettre en bonne humeur tous les negres d’une habitation. Leur inclinations pour les plaisirs les rend peu propres aux occupations laborieuses, étant d’ailleurs paresseux, poltrons, & fort adonnés à la gourmandise ; qualité qui leur donne beaucoup de disposition pour apprendre facilement les détails de la cuisine. On les emploie au service des maisons, étant pour l’ordinaire d’une figure revenante.

Les Portugais qui ont introduit une idée du christianisme dans le royaume de Congo, y ont


aboli la circoncision, fort en usage parmi les autres peuples de l’Afrique.

Les moins estimés de tous les negres sont les Bambaras ; leur mal propreté, ainsi que plusieurs grandes balaffres qu’ils se font transversalement sur les joues depuis le nez jusqu’aux oreilles, les rendent hideux. Ils sont paresseux, ivrognes, gourmands & grands voleurs.

On fait assez peu de cas des negres Mandingues, Congres & Mondongues. Ceux-ci ont les dents limées en pointe, & passent pour antropophages chez les autres peuples.

Il n’est pas possible, dans cet article, de détailler les nations des Calbaris, des Caplahons, des Anans, des Tiambas, des Poulards & nombre d’autres, dont plusieurs habitent assez avant dans les terres, ce qui en rend la traite difficile & peu abondante.

Traitement des negres lorsqu’ils arrivent dans les colonies. L’humanité & l’intérêt des particuliers ne leur permettent pas de faire conduire leurs esclaves au travail aussi-tôt qu’ils sont sortis du vaisseau. Ces malheureux ont ordinairement souffert pendant leur voyage, ils ont besoin de repos & de rafraîchissemens ; huit à dix jours de bains pris matin & soir dans l’eau de la mer leur font beaucoup de bien ; une ou deux saignées, quelques purgations, & sur-tout une bonne nourriture, les mettent bientôt en état de servir leur maître.

Leurs anciens compatriotes les adoptent par inclination : ils les retirent dans leurs cazes, les soignent comme leurs enfans, en les instruisant de ce qu’ils ont à faire, & leur faisant entendre qu’ils ont été achetés pour travailler, & non pas pour être mangés, ainsi que quelques-uns se l’imaginent, lorsqu’ils se voient bien nourris. Leurs patrons les conduisent ensuite au travail : ils les châtient quand ils manquent ; & ces hommes faits se soumettent à leurs semblables avec une grande résignation.

Les maîtres qui ont acquis de nouveaux esclaves, sont obligés de les faire instruire dans la religion catholique. Ce fut le motif qui détermina Louis XIII à permettre ce commerce de chair humaine.

Travaux des negres sur les habitations. Les terres produisant les cannes à sucre, celles où l’on cultive le cassé, le cacao, le manioc, le coton, l’indigo & le rocou, ont besoin d’un nombre d’esclaves proportionné à leur étendue pour la culture des plantations. Plusieurs de ces esclaves sont instruits dans le genre de travail propre à mettre ces productions en valeur : tous sont sous la discipline d’un commandeur en chef, blanc ou noir, lequel dans les grands établissemens est subordonné à un œconome.

Les negres destinés aux principales opérations qui se font dans les sucreries s’appellent raffineurs. Ce n’est pas sans peine qu’ils acquierent une connoissance exacte de leur art, qui exige beaucoup d’application dans un apprentissage de plusieurs années. Leur travail est d’autant plus fatigant, qu’ils sont continuellement exposés à la chaleur des chaudieres où l’on fabrique le sucre. Les charpentiers & scieurs de long ont soin de réparer le moulin, & d’entretenir conjointement avec les maçons, les différens bâtimens de la sucrerie. Les charrons sont fort nécessaires : on ne peut guere se passer de tonneliers ; & dans les grands établissemens un forgeron ne manque pas d’occupation. Tous les autres esclaves, excepté les domestiques de la maison, sont employés journellement à la culture des terres, à l’entretien des plantations, à sarcler les savannes ou pâturages, & à couper les cannes à sucre, que les cabrouettiers & les muletiers transportent au moulin, où d’ordinaire il y a des négresses, dont