Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 12.djvu/95

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plicables. Le, la, les, leur, ne sont-ils pas quelquefois des articles & d’autres fois des pronoms ? Si est adverbe modificatif dans cette phrase : Bourdaloue est si éloquent qu’il enleve les cœurs ; il est adverbe comparatif dans celle-ci : Alexandre n’est pas si grand que César ; il est conjonction hypothétique dans celle-ci : si ce livre est utile, je serai content ; & dans cette autre : je ne sai si mes vûes réussiront. La ressemblance matérielle de notre supin avec notre participe passif, ne peut donc pas être une raison suffisante pour rejetter cette distinction, sur-tout si on peut l’établir sur une différence réelle de service, qui seule doit fixer la diversité des especes.

Il faut bien admettre ce principe dans la Grammaire latine, puisque le supin y est absolument semblable au participe passif neutre, & que cette similitude n’a pas empêché la distinction, parce qu’elle n’a pas confondu les usages. Le supin y a toujours été employé comme un nom, parce que ce n’est en effet qu’une forme particuliere de l’infinitif (voyez Supin) : quelquefois il est sujet d’un verbe, fletum est (avoir pleuré est) on a pleuré (voyez Impersonnel) ; d’autres fois il est complément objectif d’un verbe, comme dans cette phrase de Varron, me in Arcadiâ scio spectatum suem, dont la construction est erga me scio spectatum suem in Arcadiâ, (je sai avoir vu), car la méthode latine de P. R. convient que spectatum est pour spectasse, & elle a raison ; enfin, dans d’autres occurrences, il est complément d’une préposition du-moins sous-entendue, comme quand Salluste dit, nec ego vos ultum injurias hortor, c’est-à-dire, ad ultum injurias. Au lieu que le participe a toujours été traité & employé comme adjectif, avec les diversités d’inflexions exigées par la loi de la concordance.

C’est encore la même chose dans notre langue ; & outre les différences qui distinguent essentiellement le nom & l’adjectif, on sent aisément que notre supin conserve le sens actif, tandis que notre participe a véritablement le sens passif. J’ai lû vos lettres : si l’on veut analyser cette phrase, on peut demander j’ai quoi ? & la réponse fait dire j’ai lû ; que l’on demande ensuite, quoi ? on répondra, vos lettres : ainsi est le complément immédiat de j’ai, comme lettres est le complément immédiat de . , comme complément de j’ai, est donc un mot de même espece que lettres, c’est un nom ; & comme ayant lui-même un complément immédiat, c’est un mot de la même espece que j’ai, c’est un verbe relatif au sens actif. Voilà les vrais caracteres de l’infinitif, qui est un nom-verbe (voyez Infinitif) ; & conséquemment ceux du supin, qui n’est rien autre chose que l’infinitif tous une forme particuliere (voyez Supin).

Que l’on dise au contraire, vos lettres lues, vos lettres étant lues, vos lettres sont lues, vos lettres ayant été lues, vos lettres ont été lues, vos lettres devant être lues, vos lettres doivent être lues, vos lettres seront lues, &c. On sent bien que lues a dans tous ces exemples le sens passif ; que c’est un adjectif qui, dans sa premiere phrase, se rapporte à lettres par apposition, & qui dans les autres, s’y rapporte par attribution ; que par-tout c’est un adjectif mis en concordance de genre & de nombre avec lettres ; & que c’est ce qui doit caractériser le participe qui, comme je l’ai déjà dit, est un adjectif-verbe.

Il paroît qu’en latin le sens naturel & ordinaire du supin est d’être un prétérit : nous venons de voir il n’y a qu’un moment le supin spectutum, employé pour spectasse, ce qui est nettement indiqué par scio, & justement reconnu par Lancelot. J’ai présenté ailleurs (Impersonnel) l’idée d’une conjugaison, dont on a peut-être tort de ne rien dire dans les paradigmes des méthodes, & qui me semble établir d’une maniere indubitable que le supin est un prétérit ; ire


est (on va), ire erat (on alloit), ire erit (on ira), sont les trois présens de cette conjugaison, & repondent aux présens naturels eo, ibam, ibo ; itum est (on est allé), itum erat (on étoit allé), itum erit (on sera allé), sont les trois prétérits qui répondent aux prétérits naturels ivi, iveram, ivero ; enfin eundum est (on doit aller), eundum erat (on devoit aller), eundum erit (on devra aller), sont les trois futurs, & ils répondent aux futurs naturels iturus, a, um sum, iturus eram, iturus ero : or on retrouve dans chacune de ces trois especes de tems, les mêmes tems du verbe substantif auxiliaire, & par conséquent les especes doivent être caractérisées par le mot radical qui y sert de sujet à l’auxiliaire ; d’où il suit qu’ire est le présent proprement dit, itum le prétérit, & eundum le futur, & qu’il doit ainsi demeurer pour constant que le supin est un vrai prétérit dans la langue latine.

Il en est de même dans notre langue ; & c’est pour cela que ceux de nos verbes qui prennent l’auxiliaire avoir dans leurs prétérits, n’en emploient que les présens accompagnés du supin qui désigne par lui-même le prétérit ; j’ai lu, j’avois lu, j’aurai lu, comme si l’on disoit j’ai actuellement, j’avois alors, j’aurai alors par-devers moi l’acte d’avoir lu ; en latin, habeo, habebam, ou habebo lectum ou legisse. En sorte que les différens présens de l’auxiliaire servent à différencier les époques auxquelles se rapporte le prétérit fondamental & immuable, énoncé par le supin.

C’est dans le même sens que les mêmes auxiliaires servent encore à former nos prétérits avec notre participe passif simple, & non plus avec le supin, comme quand on dit en parlant de lettres, je les ai lues, je les avois lues, je les aurai lues, &c. La raison en est la même : ce participe passif est fondamentalement prétérit, & les diverses époques auxquelles on le rapporte, sont marquées par la diversité des présens du verbe auxiliaire qui l’accompagne ; je les ai lues, je les avois lues, je les aurai lues, &c. c’est comme si l’on disoit en latin, eas lectas habeo, ou habebam, ou habebo.

Il ne faut pas dissimuler que M. l’abbé Regnier, qui connoissoit cette maniere d’interpreter nos prétérits composés de l’auxiliaire & du participe passif, ne la croyoit point exacte. « Quam habeo amaram, selon lui, gramm. fran. in-12. p. 467. in-4°. p. 493. ne veut nullement dire que j’ai aimée ; il veut seulement dire que j’aime (quam habeo caram). Que si l’on vouloit rendre le sens du françois en latin par le verbe habere, il faudroit dire, quam habui amatam ; & c’est ce qui ne se dit point. »

Mais il n’est point du tout nécessaire que les phrases latines par lesquelles on prétend interpréter les gallicismes, ayent été autorisées par l’usage de cette langue : il suffit que chacun des mots que l’on y emploie ait le sens individuel qu’on lui suppose dans l’interprétation, & que ceux à qui l’on parle conviennent de chacun de ces sens. Ce détour peut les conduire utilement à l’esprit du gallicisme que l’on conserve tout entier, mais dont on disseque plus sensiblement les parties sous les apparences de la latinité. Il peut donc être vrai, si l’on veut, que quam habeo amatum, vouloit dire dans le bel usage des Latins, que j’aime, & non pas que j’ai aimée ; mais il n’en demeure pas moins assuré que leur participe passif étoit essentiellement prétérit, puisqu avec les prétérits de l’auxiliaire sum il forme les prétérits passifs ; & il faut en conclure, que sans l’autorité de l’usage qui vouloit quam amavi, & qui n’introduit pas d’exacts synonymes, quam habeo amatam auroit signifié la même chose : & cela suffit aux vûes d’une interprétation qui après tout est purement hypothétique.