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que, dont il ne faut altérer l’unité que le moins qu’il est possible, & dont par conséquent on ne doit séparer les parties, que par les moindres intervalles possibles dans la prononciation, & par des virgules dans l’écriture.

5°. Si une proposition est simple & sans hyperbate, & que l’étendue n’en excéde pas la portée commune de la respiration ; elle doit s’écrire de suite sans aucun signe de ponctuation. Exemples : L’homme injuste ne voit la mort que comme un fantôme affreux. Théor. des sent. ch. xiv. Il est plus honteux de se défier de ses amis que d’en être trompé. La Rochefoucault, pens. 84. Mea mihi conscientia pluris est quàm omnium sermo. Cic. ad Attic. xij. 28. Je préfere le témoignage de ma conscience à tous les discours qu’on peut tenir de moi. M. l’abbé d’Olivet, trad. de cette pensée de Cicéron.

Mais si l’étendue d’une proposition excede la portée ordinaire de la respiration, dont la mesure est à-peu-près dans le dernier exemple que je viens de citer ; il faut y marquer des repos par des virgules, placées de maniere qu’elles servent à y distinguer quelques-unes des parties constitutives, comme le sujet logique, la totalité d’un complément objectif, d’un complément accessoire ou circonstanciel du verbe, un attribut total, &c.

Exemple où la virgule distingue le sujet logique : La venue des faux christs & des faux prophetes, sembloit être un plus prochain acheminement à la derniere ruine. Bossuet, disc. sur l’hist. univ. part. II.

Exemple où la virgule sépare un complément circonstanciel : Chaque connoissance ne se développe, qu’après qu’un certain nombre de connoissances précédentes se sont développées. Fontenelle, préf. des élém. de la Géom. de l’infini.

Exemple où la virgule sert à distinguer un complément accessoire : L’homme impatient est entraîné par ses desirs indomptés & farouches, dans un abîme de malheurs. Télémaque, liv. XXIV.

Lorsque l’ordre naturel d’une proposition simple est troublé par quelque hyperbate ; la partie transposée doit être terminée par une virgule, si elle commence la proposition ; elle doit être entre deux virgules, si elle est enclavée dans d’autres parties de la proposition.

Exemple de la premiere espece : Toutes les vérités produites seulement par le calcul, on les pourroit traiter de vérités d’expérience. Fontenelle, ibid. C’est le complément objectif qui se trouve ici à la tête de la phrase entiere.

Exemple de la seconde espece : La versification des Grecs & des Latins, par un ordre réglé de syllabes brèves & longues, donnoit à la mémoire une prise suffisante. Théor. des sent. ch. iij. Ici c’est un complément modificatif qui se trouve jetté entre le sujet logique & le verbe.

Il n’en est pas de même du complément déterminatif d’un nom ; quoique l’hyperbate en dispose, comme cela arrive fréquemment dans la poésie, on n’y emploie pas la virgule, à moins que le trop d’étendue de la phrase ne l’exige pour le soulagement de la poitrine. Le grand prêtre Joad parle ainsi à Abner. Athalie, act. I. sc. j.

Celui qui met un frein à la fureur des flots,
Sait aussi des méchants arrêter les complots.

Rousseau (Ode sacrée tirée du ps. 90.) emploie une semblable hyperbate :

Le juste est invulnérable ;
De son bonheur immuable
Les anges sont les garants.

Remarquez encore que je n’indique l’usage de la virgule, que pour les cas où l’ordre naturel de la pro-


position est troublé par l’hyperbate ; car s’il n’y avoit qu’inversion, la virgule n’y seroit nécessaire qu’autant qu’elle pourroit l’être dans le cas même où la construction seroit directe.

De tant d’objets divers le bisarre assemblage. Racine.

Je ne sentis point devant lui le désordre où nous jette ordinairement la présence des grands hommes. Dialog. de Sylla & d’Eucrate. Il ne faut point de virgule en ces exemples, parce qu’on n’y en mettroit point si l’on disoit sans inversion : Le bisarre assemblage de tant d’objets divers ; je ne sentis point devant lui le désordre où la présence des grands hommes nous jette ordinairement.

La raison de ceci est simple. Le renversement d’ordre, amené par l’inversion, ne rompt pas la liaison des idées consécutives, & la ponctuation seroit en contradiction avec l’ordre actuel de la phrase, si l’on introduisoit des pauses où la liaison des idées est continue.

6°. Il faut mettre entre deux virgules toute proposition incidente purement explicative, & écrire de suite sans virgule toute proposition incidente déterminative. Une proposition incidente explicative est une espece de remarque interjective, qui n’a pas, avec l’antécédent, une liaison nécessaire, puisqu’on peut la retrancher sans altérer le sens de la proposition principale ; elle ne fait pas avec l’antécédent un tout indivisible, c’est plutôt une répétition du même antécédent sous une forme plus développée. Mais une proposition incidente déterminative est une partie essentielle du tout logique qu’elle constitue avec l’antécédent ; l’antécédent exprime une idée partielle, la proposition incidente déterminative en exprime une autre, & toutes deux constituent une seule idée totale indivisible, de maniere que la suppression de la proposition incidente changeroit le sens de la principale, quelquefois jusqu’à la rendre fausse. Il y a donc un fondement juste & raisonnable à employer la virgule pour celle qui est explicative, & à ne pas s’en servir pour celle qui est déterminative : dans le premier cas, la virgule indique la diversité des aspects sous lesquels est présentée la même idée, & le peu de liaison de l’incidente avec l’antécédent ; dans le second cas, la suppression de la virgule indique l’union intime & indissoluble des deux idées partielles exprimées par l’antécédent & par l’incidente.

Il faut donc écrire avec la virgule : Les passions, qui sont les maladies de l’ame, ne viennent que de notre révolte contre la raison. Pens. de Cic. par M. l’abbé d’Olivet. Il faut écrire sans virgule : La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens dont ils se sont servis pour l’acquérir. La Rochefoucault, pens. 157.

Les propositions incidentes ne sont pas toujours amenées par qui, que, dont, lequel, duquel, auquel, laquelle, lesquels, desquels, auxquels, où, comment, &c. c’est quelquefois un simple adjectif ou un participe suivi de quelques complémens, mais il peut toujours être ramené au tour conjonctif. Ces additions sont explicatives quand elles précedent l’antécédent, ou que l’antécédent précede le verbe, tandis que l’addition ne vient qu’après : dans l’un & l’autre cas il faut user de la virgule pour la raison déja alléguée. Exemples.

Soumis avec respect à sa volonté sainte,
Je crains Dieu, cher Abner, & n’ai point d’autre crainte.

Athalie, act. I. sc. j.

Avides de plaisir, nous nous flattons d’en recevoir de tous les objets inconnus qui semblent nous en promettre. Théor. des sent. ch. iv.

Le fruit meurt en naissant, dans son germe infecté.

Henriade, ch. iv.