Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 13.djvu/23

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drois seulement que l’on y prît garde de plus près que l’on ne fait ordinairement : la plûpart des écrivains multiplient trop l’usage du point, & tombent par-là dans l’inconvénient de trop diviser des sens qui tiennent ensemble par des liens plus forts que ceux dont on laisse subsister les traces. Ce n’est pas que ces auteurs ne voyent pas parfaitement toute la liaison des parties de leur ouvrage ; mais ou ils ignorent l’usage précis des ponctuations, ou ils négligent d’y donner l’attention convenable : par-là ils mettent dans la lecture de leurs œuvres, une difficulté réelle pour ceux mêmes qui savent le mieux lire.

Je me dispenserai de rapporter ici des exemples exprès pour le point : on ne peut rien lire sans en rencontrer ; & les principes de proportion que l’on a appliqués ci-devant aux autres caracteres de la ponctuation, s’ils ont été bien entendus, peuvent aisément s’appliquer à celui-ci, & mettre le lecteur en état de juger s’il est employé avec intelligence dans les écrits qu’il examine.

2°. Le point interrogatif se met à la fin de toute proposition qui interroge, soit qu’elle fasse partie du discours où elle se trouve, soit qu’elle y soit seulement rapportée comme prononcée directement par un autre.

Premier exemple : En effet, s’ils sont injustes & ambitieux (les voisins d’un roi juste), que ne doivent-ils pas craindre de cette réputation universelle de probité qui lui attire l’admiration de toute la terre, la confiance de ses alliés, l’amour de ses peuples, l’estime & l’affection de ses troupes ? De quoi n’est pas capable une armée prévenue de cette opinion, & disciplinée sous les ordres d’un tel prince ? M. l’abbé Colin, disc. couronné à l’acad. Franç. en 1705. Ces interrogations font partie du discours total.

Second exemple où l’interrogation est rapportée directement : Miserunt Judæi ab Jerosolymis sacerdotes & levitas ad eum, ut interrogarens eum : Tu qui es ? Joan. j. 19.

S’il y a de suite plusieurs phrases interrogatives tendantes à une même fin, & qui soient d’une étendue médiocre, ensorte qu’elles constituent ce qu’on appelle le style coupé ; on ne les commence pas par une lettre capitale : le point interrogatif n’indique pas une pause plus grande que les deux points, que le point avec la virgule, que la virgule même, selon l’étendue des phrases & le degré de liaison qu’elles ont entre elles. Peut-être seroit il à souhaiter qu’on eût introduit dans l’orthographe des ponctuations interrogatives graduées, comme il y en a de positives. Mais pour qui sont tous ces apprêts ? à qui ce magnifique séjour est-il destiné ? pour qui sont tous ces domestiques & ce grand héritage ? Hist. du ciel, l. III. §. 2. Quid enim, Tubero, tuus ille districtus in acie pharsalicâ gladius agebat ? cujus latus ille mucro petebat ? qui sensus erat tuorum armorum ? quæ tua mens, oculi, manus, ardor animi ? quid cupiebas ? quid optabas ? Cic. pro Ligario.

Si la phrase interrogative n’est pas directe, & que la forme en soit rendue dépendante de la constitution grammaticale de la proposition expositive où elle est rapportée ; on ne doit pas mettre le point interrogatif : la ponctuation appartient à la proposition principale, dans laquelle celle-ci n’est qu’incidente. Mentor demanda ensuite à Idomenée quelle étoit la conduite de Protesilas dans ce changement des affaires. Télémaque, l. XIII.

3°. La véritable place du point exclamatif est après toutes les phrases qui expriment la surprise, la terreur, ou quelque autre sentiment affectueux, comme de tendresse, de pitié, &c. Exemples :

Que les sages sont en petit nombre ! Qu’il est rare d’en trouver ! M. l’abbé Girard, tom. II. pag. 467. admiration.


O que les rois sont à plaindre ! O que ceux qui les servent sont dignes de compassion ! S’ils sont méchans, combien font-ils souffrir les hommes, & quels tourmens leur sont préparés dans le noir tartare ! S’ils sont bons, quelles difficultés n’ont-ils pas à vaincre ! quels piéges à éviter ! que de maux à souffrir ! Télémaque, l. XIV. sentimens d’admiration, de pitié, d’horreur, &c.

J’ajouterai encore un exemple pris d’une lettre de madame de Sévigné, dans lequel on verra l’usage des trois points tout-à-la-fois : En effet, dès qu’elle parut : Ah ! mademoiselle, comment se porte M. mon frere ? Sa pensée n’osa aller plus loin. Madame, il se porte bien de sa blessure. Et mon fils ? On ne lui répondit rien. Ah ! mademoiselle ! mon fils ! mon cher enfant ! répondez-moi, est-il mort sur-le-champ ? n’a-t-il pas eu un seul moment ? ah ! mon Dieu ! quel sacrifice !

Je me suis peut-être assez étendu sur la ponctuation, pour paroître prolixe à bien des lecteurs. Mais ce qu’en ont écrit la plupart des grammairiens m’a paru si superficiel, si peu approfondi, si vague, que j’ai cru devoir essayer de poser du-moins quelques principes généraux qui pussent servir de fondement à un art qui n’est rien moins qu’indifférent, & qui, comme tout autre, a ses finesses. Je ne me flatte pas de les avoir toutes saisies, & j’ai été contraint d’abandonner bien des choses à la décision du goût : mais j’ai osé prétendre à l’éclairer. Si je me suis fait illusion à moi-même, comme cela n’est que trop facile ; c’est un malheur : mais ce n’est qu’un malheur. Au reste, en faisant dépendre la ponctuation de la proportion des sens partiels combinée avec celle des repos nécessaires à l’organe, j’ai posé le fondement naturel de tous les systèmes imaginables de ponctuation : car rien n’est plus aisé que d’en imaginer d’autres que celui que nous avons adopté ; on pourroit imaginer plus de caracteres & plus de degrés dans la subordination des sens partiels, & peut-être l’expression écrite y gagneroit-elle plus de netteté.

L’ancienne ponctuation n’avoit pas les mêmes signes que la nôtre ; celle des livres grecs a encore parmi nous quelque différence avec la vulgaire ; & celle des livres hébreux lui ressemble bien peu.

« Les anciens, soit grecs, soit latins, dit la méthode grecque de P. R liv. VII. Introd. §. 3. n’avoient que le point pour toutes ces différences, le plaçant seulement en diverses manieres, pour marquer la diversité des poses. Pour marquer la fin de la période & la distinction parfaite, ils mettoient le point au haut du dernier mot : pour marquer la médiation, ils le mettoient au milieu : & pour marquer la respiration, ils le mettoient au bas, & presque sous la derniere lettre ; d’où vient qu’ils appelloient cela subdistinctio ». J’aimerois autant croire que ce nom étoit relatif à la soudistinction des sens subalternes, telle que je l’ai présentée ci-devant, qu’à la position du caractere distinctif : car cette gradation des sens subordonnés à dû influer de bonne heure sur l’art de ponctuer, quand même on ne l’auroit pas envisagée d’abord d’une maniere nette, précise, & exclusive. Quoi qu’il en soit, cette ponctuation des anciens est attestée par Diomede, liv. II. par Donat, edit. prim. cap. ult. par saint Isidore, Orig. j. 19. & par Alstedius, Encyclop. lib. VI. de Gram. lat. cap. xix. & cette maniere de ponctuer se voit encore dans de très-excellens manuscrits.

« Mais aujourd’hui, dit encore l’auteur de la Méthode, la plûpart des livres grecs imprimés marquent leur médiation en mettant le point au haut du dernier mot, & le sens parfait en mettant le point au bas ; ce qui est contre la coûtume des anciens, laquelle M. de Valois a tâché de rappeller dans son Eusebe : mais pour le sens imparfait, il se sert de la virgule comme tous les autres. L’inter-