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aux fardeaux les plus pesans ; car cette chaussée est composée de madriers de 16 piés de long sur 6 pouces de large & 4 d’épais.

Ces madriers portent alternativement sur cinq & six pieces de bois qui forment la travée.

Ces pieces de bois sont de 19 piés de long sur 8 pouces d’équarrissage, & laissent entr’elles 2 piés d’intervalle.

Les madriers qui composent la chaussée sont donc partagés par ces grosses pieces en parties de 2 piés de long.

Or, si l’on consulte les tables que M. de Buffon a données en 1741 sur la résistance des bois, & que l’académie a inserées dans le recueil de ses mémoires, on verra que 30000 pesant ne suffiroit pas pour faire rompre des morceaux de chêne de 2 piés de long sur 6 pouces de large & 4 pouces d’épais.

Les expériences de M. de Buffon ont été faites avec tant de soin & de précision que j’aurois pû y ajouter toute la foi qu’elles méritent, & m’en tenir à ces résultats ; mais j’ai, pour ma propre satisfaction, fait placer un de ces madriers sur 5 pieces de bois placées à la distance qu’elles occupent dans la travée qu’elles forment, & 11 milliers n’ont pas suffi pour produire la moindre infléxion, soit dans le madrier, soit dans les pieces qui le soutenoient ; quoique j’aye observé de laisser reposer dessus cette charge pendant six heures de suite.

Secondement les pieces de la travée qui sont alternativement au nombre de 5 & de 6, sont capables de soutenir la chaussée chargée des fardeaux les plus lourds.

Car on trouve par les tables de M. de Buffon, qu’une seule pieces de bois de 18 piés de portée, c’est-à-dire, de la portée de celles qui forment mes travées, (car quoiqu’elles soient de 19 de long, elles n’en ont réellement que 18 de portée) on trouve, dis-je, que pour faire rompre une seule de ces pieces, il faut la charger de 13500.

Quel énorme poids ne faudroit-il donc pas accumuler, je ne dis pas pour rompre, mais pour en arcuer cinq, qui posées paralleles les unes aux autres, se fortifieroient mutuellement ? C’est ce que je laisse à présumer à ceux qui ont quelque habitude de méchanique pratique, & qui connoissent un peu par expérience la résistance des solides.

Je me contenterai d’observer que ces cinq ou six pieces prises ensemble ne seront jamais chargées d’un poids tel que les tables de M. de Buffon l’exigent, pour en faire éclater une seule. Voyez les mémoires de 1741.

Troisiemement, le sommier supérieur est capable de supporter la travée, la chaussée & les poids les plus lourds dont cette chaussée puisse être chargée.

Car ce sommier est de 18 piés de long, sur 5 pouces d’équarrissage.

Il est porté sur 9 supports qui le divisent en 8 parties de 19 pouces chacune.

Or conçoit-on quelque force capable de faire rompre un morceau de chaîne de fil non tranché, de un pié 7 pouces de long, sur 5 pouces d’équarrissage ? S’il avoit 7 piés de long sur le même équarrissage, c’est-à-dire que s’il étoit plus de quatre fois plus long qu’il n’est, il n’y auroit qu’un fardeau de 11773 livres qui le fît rompre : encore ne faudroit-il pas que l’action de ce fardeau fût passagere. On voit par les tables de M. de Buffon qu’il s’est écoulé 58 minutes entre le premier éclat & l’instant de la rupture.

Quatriemement, les neuf supports qui soutiennent le sommier supérieur, les bois de la travée, la chaussée & le fardeau dont on la chargera, étant des pieces de 3 piés 3 pouces de long sur 4 pouces d’équarrissage, placées perpendiculairement & solide-


ment arcboutées en tout sens, comme il paroît par la fig. 5. Pl. III. & ainsi que nous l’avons détaillé dans la construction du bateau, les poids les plus énormes ne peuvent ni les déplacer, ni les faire fléchir : cela n’a pas besoin d’être démontré. Il n’y a personne qui ne connoisse plus ou moins par expérience, quelle est la résistance des bois chargés perpendiculairement à leur équarrissage.

Cinquiemement, le sommier inférieur avec lequel les 9 supports sont perpendiculairement assemblés, est capable de résister à l’action de toutes les charges qui lui seront imposées, au poids des supports, à celui du sommier supérieur, à celui des travées, à celui de la chaussée & à celui du fardeau qui passera sur la chaussée.

Car ce sommier est de 27 piés de long, sur 6 pouces d’équarrissage.

Il porte sur 13 traverses qui le divisent en 14 parties de 19 pouces chacune.

On voit par les tables de M. de Buffon, que quand même le constructeur auroit eu la maladresse de faire porter ses supports sur les parties du sommier inférieur comprises entre les traverses, ces parties étant de 19 pouces seulement chacune, sur 6 d’équarrissage, il eût fallu pour les faire rompre, un poids beaucoup plus grand qu’aucun de ceux dont on peut les supposer chargées.

Que sera-ce donc si les supports au lieu d’appuyer dans ces intervalles, sont placés sur les parties du sommier inférieur qui correspondent aux traverses ? & c’est ce qu’il a observé dans la construction de son bateau : ainsi qu’il paroît à l’inspection des fig. 10. Pl. XXIX.

Mais, me demandera-t-on, qu’est-ce qui empêchera l’effort de l’eau pendant l’enfoncement du bateau, d’en jetter les côtés en-dedans ?

Ce qui l’empêchera ? ce seront 26 arcsboutans horisontaux de 18 pouces de long, sur 3 pouces d’équarrissage, assemblés d’un bout dans les montans du bateau, & de l’autre dans les arcsboutans des supports.

Voyez fig. 10. Pl. XXIX. mn est un support, gf, gf, sont ses arcsboutans ; Dd, Cc, sont des montans, & hi, hi, sont les arcsboutans dont il s’agit. Il y en a autant que de montans ; ils font le tour du bateau en-dedans ; il n’y a donc aucune de ses parties qui ne soit fortifiée, & qui n’en fortifie d’autres : car telle est la nature des pieces arcboutées avec quelque intelligence, comme on ose se flater qu’elles le sont ici, qu’elles se communiquent mutuellement de la force & du secours.

Il est donc démontré que les parties du pont sont capables de résister à leur action les unes sur les autres, & à l’action des fardeaux les plus pesans sur elles toutes.

Mais il ne suffit pas que les parties du pont soient capables de résister à leur action les unes sur les autres, & à l’action des grands fardeaux sur elles toutes.

Toute cette machine est posée sur un élément qui cede, & qui cede d’autant plus que le fardeau dont il est chargé est plus grand, & le volume qu’il occupe plus petit.

Nous n’avons donc rien démontré si nous ne faisons voir que nous ne chargeons point cet élément d’un poids qu’il n’est pas en état de porter : c’est ce qui nous reste à faire, & ce que nous allons exécuter avec la derniere rigueur.

Il ne s’agit que d’évaluer toutes les parties d’un bateau, toutes celles dont il est chargé, ajouter à ce poids celui du fardeau le plus pesant qui suive une armée, & comparer ce poids total avec le volume d’eau qu’il peut déplacer ; c’est-à-dire que le poids d’une travée, d’un bateau, & du plus grand fardeau dont la travée puisse être chargée, étant donné, il