Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 13.djvu/97

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dégrader d’autres hommes au point de les employer à des choses pour lesquelles ils auroient répugné à se servir de leurs animaux ; & se persuader que leurs semblables n’étoient susceptibles ni des mêmes biens, ni des mêmes maux que ceux qu’ils pouvoient éprouver.

C’est cet orgueil démesuré, & l’envie de perpétuer après soi l’autorité que l’on a eu sur les autres, qui ont donné l’idée au droit d’aînesse, établi contre la nature & le bien public. On craignoit tant à Athènes la réunion des biens, que pour éviter celle de deux hérédités dans une même famille, il y étoit permis d’épouser sa sœur consanguine, & non pas sa sœur utérine qui pouvoit devenir l’héritiere d’un autre patrimoine.

Ces lois contre l’inégalité de fortune, ont fait la prospérité & l’abondante population des Grecs & des premiers Romains. Tous étoient citoyens, parce que tous étoient propriétaires ; car c’est la propriété qui fait les citoyens : c’est le sol qui attache à la patrie. Alors les charges & les avantages de la société étoient communs entre tous ses membres, chacun jouissant d’une fortune semblable, se livroit également à la population ; le luxe & la débauche de l’opulence, le découragement & la foiblesse de l’indigence n’y mettoient point d’obstacles. C’est un mauvais citoyen, disoit Curius, que celui qui regarde comme peu de chose la quantité de terre suffisante pour faire vivre un homme.

Quand toutes les richesses de la nation sont réunies & possédées par un petit nombre, il faut que la multitude soit misérable, & le fardeau des impositions l’accable. Quelle proportion y a-t-il en effet entre le nécessaire qu’ils enlevent aux malheureux, & la légere partie de l’énorme superflu dont ils privent les autres ? Leurs vastes possessions sont encore plus funestes à la société ; elles envahissent toutes les propriétés ; les terres produisent peu, & le peu qu’elles produisent elles ne le produisent plus que pour eux, & ne sont plus habitées que par leurs esclaves, ou par les journaliers qu’il emploient pour les cultiver. Ces étendues de pays qui appartiennent à un seul, feroient le patrimoine d’un nombre infini de familles qui y trouveroient leur subsistance ; & ces familles expulsées de la nation par les acquisitions des riches, peupleroient les provinces d’habitans & de citoyens dont la patrie est privée. Les terres en seroient mieux cultivées & plus fertiles, car elles produisent toujours en raison de la culture qu’on leur donne ; & le propriétaire n’en possédant que la quantité nécessaire pour fournir à ses besoins & à ceux de sa famille, n’épargneroit rien pour en augmenter les productions autant qu’il seroit possible. Une foule d’êtres répandus sur toute la surface de l’état, en travaillant pour leur bien particulier, feroient le bien général que les grandes possessions détruisent par l’abondance meurtriere qu’elles procurent, qui sera toujours assez considérable pour que ceux qui en jouissent ne se donnent pas pour l’accroître, des soins dont d’ailleurs ils seroient incapables dans la mollesse où ils vivent.

Ce n’est pas non plus dans cette mollesse qu’ils multiplieront l’espece : les gens riches font moins d’enfans que les pauvres. Il ne reste à ceux-ci que ce seul adoucissement à tous les maux qui les accablent ; il est naturel qu’ils le recherchent & qu’ils en jouissent autant que l’extrème misere ne les y rend point insensibles. Les autres au contraire, plongés dans des plaisirs de toutes especes dont le choix seul les embarrasse, abusant de tout par des excès qui les exténuent, épuisant la nature avant qu’elle soit formée, ont prodigué & perdu la faculté d’être pere avant l’âge de le devenir. S’ils le deviennent ensuite, leurs enfans sont frèles & débiles comme ceux des pauvres ; mais par des causes différentes. Ils portent la peine de la


profusion de leur pere, & la fragilité de son épuisement. D’ailleurs le droit de primogéniture, qui assigne toute sa succession à un seul, & qui destine tous les autres à ne rien avoir, quoiqu’ils soient nés avec les mêmes droits, les empêchera de naître : le pere ne pouvant avoir qu’un enfant qui soit riche, ne veut pas en avoir plusieurs. S’il les a, ce sont autant d’ennemis au sein de sa famille ; l’intérêt y produit des animosités qui ne s’éteindront jamais, & qui brisent les liens sacrés du sang : des freres privés par leur frere de l’aisance dont ils jouissoient dans la maison paternelle, ne voient en lui qu’un ravisseur qui les opprime, & qui les dépouille d’un bien auquel ils avoient un droit commun. L’aîné seul prend le parti du mariage ; les autres attirés par l’oisiveté & la facilité de s’enrichir sans soins, sans peines & sans travaux, prennent celui de l’état ecclésiastique. S’ils ne peuvent y parvenir, ils vont vivre plus inutilement encore dans des cloîtres, ou bien ils restent garçons. Des sépultures anticipées sont les asiles qui attendent les filles. Des parens dénaturés immolent plus que la vie de leurs enfans à l’orgueil d’un seul. Dans les pays où ce droit barbare n’est point établi, ils poussent la cruauté jusqu’à employer la violence au défaut de la séduction, pour procurer à l’idole de leur vanité les avantages que la loi ne lui accorde point.

Tels sont les préjudices que porte à la propagation l’inégalité, & principalement celle des fortunes dans la politique moderne. Telle est aussi l’utilité si vantée par leurs partisans, de ces retraites meurtrieres où l’avarice, l’ambition & la cruauté, traînent des victimes & engloutissent les races futures.

Le savant M. Hume, philosophe anglois, dans un discours plein d’érudition qu’il a donné sur la population, compare cette coutume d’enfermer les filles dans des monasteres, à celle qu’avoient les anciens d’exposer leurs enfans, & donne avec beaucoup de raison la préférence à celle-ci. En effet, tous les enfans exposés ne périssoient pas, ils étoient recueillis, & le plus grand nombre n’étoit pas perdu pour la nature & pour la société. Les premiers au contraire, sont anéantis pour l’une & pour l’autre.

La loi de Solon qui permit de les tuer montre bien plus de génie & d’humanité. Ce grand homme philosophe & législateur, pressentit qu’il seroit bien rare qu’un pere se permît ce que la loi autorisoit ; il jugea que l’on pourroit bien se déterminer à abandonner ou à enterrer tout vivans des enfans à qui on auroit donné le jour, mais non pas à les égorger.

La nature n’a que deux grands buts, la conservation de l’individu & la propagation de l’espece. Or s’il est vrai que tout tende à exister ou à donner l’éxistence, s’il est vrai que nous n’ayons reçu l’être que pour le transmettre, il faut convenir que toute institution qui tend à nous éloigner de ce but, n’est pas bonne, & qu’elle est contraire à l’ordre de la nature.

De même, s’il est vrai que tous les membres d’une société doivent conspirer concurremment à son bien général ; si les meilleures lois politiques sont celles qui ne laisseront aucun citoyen, aucuns bras inutiles dans la république, qui en feront circuler les richesses & qui sauront diriger tous ses mouvemens vers la chose publique, comme autant de ressorts agissans pour sa conservation & sa prospérité : il faudra convenir que les établissemens qui enlevent à l’état une grande partie des citoyens, qui envahissent ses richesses, sans les restituer jamais en nature ou en échanges, sont des établissemens pernicieux qui doivent miner un état & le perdre à la longue.

Nos anciens (dit un empereur de la famille des Tang, dans une ordonnance que l’on trouve dans le pere Duhalde) tenoient pour maxime, que s’il y avoit un homme qui ne labourât point, une femme