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nérale des statues. C’est donc sur le pouce de la main qu’il faut établir toutes les mesures.

Le pouce a deux diametres principaux & différens entre eux : l’Apollon ayant sept têtes, trois parties, neuf minutes, & de notre pié de roi six piés cinq pouces ; il résulte que le plus petit de ces deux diametres nous donne quatre-vingt dix-sept piés cinq pouces |7, & le plus grand, cent douze piés dix pouces.

Nous voyons par-là que Pline nous a conservé la mesure du plus grand diametre, & que son calcul de cent cinq piés ou environ est juste, d’autant que s’il y avoit peu d’hommes qui pussent embrasser ce pouce, il y en a peu aussi de la grandeur de l’Apollon, qui sert ici de regle, pour donner des mesures dont on ne présente ici que le résultat, sans même vouloir entrer dans le détail du pié romain, que l’on sait être d’un peu plus d’un pouce plus court que le nôtre.

Post 56. annum terræ motu prostratum ; c’est le sentiment commun. Scaliger prétend prouver, contre Pline, par un calcul chronologique, qu’il faut compter 66 ans. Ce qu’il y a de plus certain, c’est que le tremblement de terre qui le renversa est arrivé dans la 139e. olympiade, selon la chronique d’Eusebe ; celle d’Alexandrie le place cependant dans la 138.

Sed jacens quoque miraculo est. Selon Strabon, il s’étoit rompu vers les genoux. Eustathe a fait mention de cette circonstance, & quelques auteurs modernes l’ont copié. Lucien dans son histoire fabuleuse, qu’il appelle véritable, suppose des hommes grands comme la moitié supérieure du colosse. Cette moitié étoit donc à terre ; il étoit donc aisé de la mesurer aussi bien que le pouce qu’on ne pouvoit embrasser. Delà il est naturel de conclure, que si ce colosse avoit été placé à l’entrée du port & les jambes écartées, cette moitié rompue seroit tombée dans la mer.

Spectantur intùs magnæ molis saxa. Philon & Plutarque disent la même chose ; ce dernier en fait une belle application aux princes qui ressemblent au colosse, spécieux par le dehors, plein de terre, de pierre, & de plomb au-dedans.

Duodecim annis effectum 300 talentis, quæ contulerant ex apparatu regis Demetrii. Tout le monde est d’accord sur ces trois articles ; on differe sur le tems où l’on commença à y travailler : la plus commune opinion est, qu’il fut fini l’an 278 avant J. C. après 12 ans de travail, & qu’il fut renversé 56 ans après, l’an 222.

M. de Caylus examine ici ce qu’il a pu rassembler sur la vérité & l’erreur de cette position. Par ce qui a été dit à l’occasion de la chûte du colosse, on voit qu’il n’étoit point placé sur la mer, & que les jambes écartées qu’on lui donne, sont une suite de l’opinion qu’il étoit placé à l’entrée du port. Plutarque, dans l’endroit cité plus haut, dit que les plus mauvais sculpteurs, pour en imposer davantage, représentoient les colosses avec les jambes les plus écartées qu’ils pouvoient ; argument indirect contre l’écartement des jambes de celui de Rhodes, dont assurément il faisoit autant d’estime que les anciens Grecs. La traduction du prétendu manuscrit grec sur le colosse de Rhodes, cité par M. du Choul, fait poser le colosse sur une base triangulaire, sans doute par rapport à la figure de l’île, que Pline, à cause de cette prétendue figure, appelle Trinacria, dans la liste de ses autres noms.

Quoique ce prétendu manuscrit grec ne mérite guere de croyance, parce qu’il ajoute aux narrations connues, mettant une épée & une lance dans les mains du colosse, avec un miroir pendu à son cou, (outre d’autres circonstances fabuleuses) ; cependant cette base triangulaire pour les deux piés du colosse, est digne de remarque.


Colomiés, qui cite cette traduction comme un fragment de Philon, ne prend pas garde qu’elle finit par l’enlevement des débris, ce qui démontre que si l’auteur a existé, ce ne peut être qu’à la fin du vij. siecle. Philon de Byzance écrivoit à-peu-près du tems que le colosse étoit encore sur pié, puisqu’il ne parle point de sa chûte ; on le croit un peu postérieur à Archimede. On ne sait si c’est lui dont parle Vitruve, ou celui dont l’ouvrage grec a été imprimé au Louvre ; car il y a un très-grand nombre de Philons, poëtes, historiens & mathématiciens, &c. Celui qui nous a laissé un petit traité sur les sept merveilles, ne parle que d’une base, & la dit de marbre blanc ; la grande idée qu’il en donne, convient au monument qu’elle portoit ; mais ce qui nous importe, c’est qu’il ne fait mention que d’une, & dans la supposition moderne, il en auroit fallu deux pour laisser le passage aux vaisseaux.

Il est assez étonnant que dans ces derniers tems on ait imaginé le colosse placé à l’entrée du port, avec les jambes écartées ; on ne le trouve décrit dans cette position dans aucun auteur, ni représenté dans aucun monument ancien : ce ne peut être que quelque vieille peinture sur verre, ou quelque dessein d’imagination, qui ait été la premiere source de cette erreur. Vigenere est peut-être le premier qui se soit avisé de l’écrire : il a été suivi de Bergier de Chevreau, qui, tout homme de lettres qu’il est, ajoute pourtant que ce colosse tenoit un fanal à la main ; de M. Rollin, & de la plûpart de nos dictionnaires, &c. Daper ne dit pas un mot de cette position. De quelque façon que ce colosse ait été placé, voici les réflexions de M. le comte de Caylus sur les moyens dont il a pu être exécuté.

J’avois toujours imaginé, dit-il, que des corps d’une étendue pareille à ces colosses, ne pouvoient être jettés d’un seul jet. Tout a des bornes dans la nature, & la chaleur ne peut se conserver à une aussi grande distance du fourneau dont elle part, pour porter la matiere à un degré convenable de chaleur, à des parties aussi éloignées : il ne faut pas douter que les anciens qui ont apporté une si grande sagacité dans la pratique, n’aient connu le moyen de réunir la fonte chaude à la froide, ainsi qu’on l’a vu pratiquer par Varin ; ce fut ainsi qu’il répara la statue équestre du roi, exécutée par Lemoine pour la ville de Bordeaux. Toute la moitié supérieure du cheval avoit manqué horisontalement à la premiere fonte, & elle fut réparée à la seconde.

Sans entrer dans le détail d’une opération, qui ne convient point ici, il est possible que ce moyen, qui ôtoit l’apparence de toutes les soudures & de toutes les liaisons, ait été pratiqué anciennement. A la vérité cette pratique ne peut avoir été suivie que pour les figures plus petites, & plus sous l’œil que celle dont il s’agit ; il est d’autant plus probable que les anciens ont connu les pratiques les plus délicates & les mieux entendues de cet art, qu’on a vu plus d’un bronze antique si bien jetté, qu’il n’avoit jamais eu besoin d’être réparé ; Bouchardon confirme cette opinion.

Quoi qu’il en soit, on n’avoit certainement pas employé pour le colosse de Rhodes des recherches & des soins, que sa prodigieuse étenduë rendoit inutiles. Il est donc à présumer qu’il a été jetté en tonnes, c’est-à-dire, par parties qui se raccordoient, & se plaçoient les unes sur les autres. Pline ne le dit pas, mais il en fournit une preuve convaincante, en parlant du colosse renversé ; il compare le creux des membres épars à de vastes cavernes, dans lesquelles on voyoit des pierres prodigieuses, &c. Il est constant que ces pierres n’ont pu être placées qu’après coup ; donc les morceaux de la fonte ont été rapportés, & rejoints en place ; car ces pierres nécessaires à la soli-