Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 14.djvu/481

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dont la loi du sacrifice vouloit qu’on mangeât quelque partie.

Ante Deos homini quod conciliare valeret,
Fas erat, & puri lucida mica satis.

Pythagore s’éleva contre ce massacre des bêtes, soit pour les manger, ou les sacrifier. Il prétendoit qu’il seroit tout au plus pardonnable d’avoir sacrifié le pourceau à Céres, & la chevre à Bacchus, à cause du ravage que ces animaux font dans les blés & dans les vignes ; mais que les brebis innocentes, & les bœufs utiles au labourage de la terre, ne peuvent s’immoler sans une extrême dureté, quoique les hommes tâchent inutilement de couvrir leur injustice du voile de l’honneur des dieux : Ovide embrasse la même morale.

Nec satis est quod tale nefas committitur ipsos
Inscripsere deos sceleri ; numenque supernum,
Cæde laboriferi credunt gaudere juvenci.

Horace déclare aussi que la plus pure & la plus simple maniere d’appaiser les dieux, est de leur offrir de la farine, du sel, & quelques herbes odoriférantes.

Te nihil attinet
Tentare multâ cæde bidentium,
Mollibis aversos penates,
Farre pio, & saliente mica.

Les payens avoient trois sortes de sacrifices, de publics, de domestiques, & d’étrangers.

Les publics, dont nous décrirons les cérémonies avec un peu d’étendue, se faisoient aux dépens du public pour le bien de l’état, pour remercier les dieux de quelque faveur signalée, ou les prier de détourner les calamités qui menaçoient, ou qui affligeoient un peuple, un pays, une ville.

Les sacrifices domestiques se pratiquoient par ceux d’une même famille, & à leurs dépens, dont ils chargeoient souvent leurs héritiers. Aussi Plaute fait dire à un valet nommé Ergasile, dans ses captifs, qui avoit trouvé une marmite pleine d’or, que Jupiter lui avoit envoyé tant de biens, sans être chargé de faire aucun sacrifice.

Sine sacris hæreditatem suam adeptus effertissimam.


« J’ai obtenu une bonne succession, sans être obligé aux frais des sacrifices de la maison ».

Les sacrifices étrangers étoient ceux qu’on faisoit lorsqu’on transportoit à Rome les dieux tutélaires des villes ou des provinces subjuguées, avec leurs mysteres & les cérémonies de leur culte religieux.

De plus, les sacrifices s’offroient encore ou pour l’avantage des vivans, ou pour le bien des défunts, car la fête des morts est ancienne, les Romains l’avoient avant les catholiques ; elle se célébroit chez eux au mois de Février, ainsi que Ciceron nous l’apprend : Februario mense, qui tunc extremas anni mensis erat, mortuis parentari voluerant.

La matiere des sacrifices étoit comme nous l’avons dit, des fruits de la terre, ou des victimes d’animaux, dont on présentoit quelquefois la chair & les entrailles aux dieux, & quelquefois on se contentoit de leur offrir seulement l’ame des victimes, comme Virgile fait faire à Entellus, qui immole un taureau à Eryx, pour la mort de Darès, donnant ame pour ame,

Hanc tibi, Eryx, meliorem animam pro morte Daretis,
Persolvo.

Les sacrifices étoient différens par rapport à la diversité des dieux que les anciens adoroient ; car il y en avoit aux dieux célestes, aux dieux des enfers, aux dieux marins, aux dieux de l’air, & aux dieux de la terre. On sacrifioit aux premiers des victimes


blanches en nombre impair ; aux seconds des victimes noires, avec une libation de vin pur & de lait chaud qu’on repandoit dans des fosses avec le sang des victimes ; aux troisiemes on immoloit des hosties noires & blanches sur le bord de la mer, jettant les entrailles dans les eaux, le plus loin que l’on pouvoit, & y ajoutant une effusion de vin.

cadentem in littore taurum,
Constitutam ante aras voti reus, extaque salsos
Porriciam in fluctus, & vina liquentia fundam.

On immoloit aux dieux de la terre des victimes blanches, & on leur élevoit des autels comme aux dieux célestes ; pour les dieux de l’air, on leur offroit seulement du vin, du miel, & de l’encens.

On faisoit le choix de la victime, qui devoit être saine & entiere, sans aucune tache ni défaut ; par exemple elle ne devoit point avoir la queue pointue, ni la langue noire, ni les oreilles fendues, comme le remarque Servius, sur ce vers du 6 de l’Enéïde.

Totidem lectas de more bidentes.


Idest, ne habeant caudam aculeatam, nec linguam nigram, nec aurem fissam : & il falloit que les taureaux n’eussent point été mis sous le joug.

Le choix de la victime étant fait, on lui doroit le front & les cornes, principalement aux taureaux, au génisses, & aux vaches :

Et statuam ante aras auratâ fronte juvencum.

Macrobe rapporte au I. liv. des saturnales, un arrêt du sénat, par lequel il est ordonné aux décemvirs, dans la solemnité des jeux apollinaires, d’immoler à Apollon un bœuf doré, deux chevres blanches dorées, & à Latone une vache dorée.

On leur ornoit encore la tête d’une infule de laine, d’où pendoient deux rangs de chapelets, avec des rubans tortillés, & sur le milieu du corps une sorte d’étole assez large qui tomboit des deux côtés ; les moindres victimes étoient seulement ornées de chapeaux de fleurs & de festons, avec des bandelettes ou guirlandes blanches.

Les victimes ainsi parées, étoient amenées devant l’autel, & cette action s’exprimoit par ce mot grec ἄγειν, ἐλᾶν, agere, ducere ; la victime s’appelloit agonia, & ceux qui la conduisoient, agones. Les petites hosties ne se menoient point par le lien, on les conduisoit seulement, les chassant doucement devant soi ; mais on menoit les grandes hosties avec un licou, au lieu du sacrifice ; il ne falloit pas que la victime se débattît, ou qu’elle ne voulût pas marcher, car la résistance qu’elle faisoit, étoit tenue à mauvais augure, le sacrifice devant être libre.

La victime amenée devant l’autel, étoit encore examinée & considerée fort attentivement, pour voir si elle n’avoit pas quelque défaut, & cette action se nommoit probatio hostiarum, & exploratio. Après cet examen le prêtre revêtu de ses habits sacerdotaux, & accompagné des victimaires, & autres ministres des sacrifices, s’étant lavé & purifié suivant les cérémonies prescrites, commençoit le sacrifice par une confession qu’il faisoit tout haut de son indignité, se reconnoissant coupable de plusieurs péchés, dont il demandoit pardon aux dieux, espérant que sans y avoir égard, ils voudroient bien lui accorder ses demandes.

Cette confession faite, le prêtre crioit au public, hoc age, soyez recueilli & attentif au sacrifice ; aussitôt une espece d’huissier tenant en main une baguette qu’on nommoit commentaculum, s’en alloit par le temple, & en faisoit sortir tous ceux qui n’étoient pas encore instruits dans les mysteres de la religion, & ceux qui étoient excommuniés. La coutume des