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N’épargnez point les fleurs ;
Il en revient assez sous les pas de Marie.

Toute cette piece est d’une douceur admirable ; & comme elle est dans le ton lyrique, on sent bien qu’elle se préteroit aisément au chant.

En qualité de disciple de Malherbe, Racan a fait aussi quelques odes ; mais où les pensées ne sont point aussi serrées que dans celles de son maître. Ses paraphrases des pseaumes sont ordinairement médiocres ; cependant il s’y trouve des endroits d’une assez grande beauté. Tel est celui-ci : ps. 92.

L’empire du Seigneur est reconnu par-tout ;
Le monde est embelli de l’un à l’autre bout,
De sa magnificence.
Sa force l’a rendu le vainqueur des vainqueurs ;
Mais c’est par son amour plus que par sa puissance
Qu’il regne dans les cœurs.

Sa gloire étale aux yeux ses visibles appas :
Le soin qu’il prend pour nous, fait connoître ici-bas
Sa prudence profonde :
De la main dont il forme & la foudre & l’éclair,
L’imperceptible appui soutient la terre & l’onde
Dans le milieu des airs.

De la nuit du cahos, quand l’audace des yeux
Ne marquoit point encore dans le vague des lieux
De zénit ni de zône,
L’immensité de Dieu comprenoit tout en soi,
Et de tout ce grand tout, Dieu seul étoit le trône,
Le royaume & le roi.

On estime aussi son ode au comte de Bussy-Rabutin, dans laquelle il l’invite à mépriser la vaine gloire, & à jouir de la vie. Lafontaine, Despreaux, & d’après eux, plusieurs beaux esprits, ont tous jugé très-favorablement du mérite poétique de Racan. Il ne lui manquoit que de joindre l’opiniâtreté du travail à la facilité & à la supériorité du talent. Il est doux, coulant, aisé ; mais il n’a point assez de force, ni d’exactitude dans ses vers. Les morceaux que nous avons déjà cités de lui, sont remplis de beautés, au milieu desquels regne un peu de cette négligence qu’on lui reproche avec raison. C’est ce que je puis encore justifier par d’autres stances tirées de ses ouvrages, & qui en même-tems me paroissent propres à piquer la curiosité de ceux qui aiment les graces de cet aimable poëte. Voici les stances dont je veux parler ; elles sont toutes philosophiques :

Tircis, il faut penser à faire une retraite,
La course de nos jours est plus qu’à-demi-faite,
L’âge insensiblement nous conduit à la mort :
Nous avons assez vu sur la mer de ce monde
Errer au gré des flots notre nef vagabonde ;
Il est tems de jouir des délices du port.

Le bien de la fortune est un bien périssable ;
Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable ;
Plus on est élevé, plus on court de dangers ;
Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête,
Et la rage des vents brise plutôt le faîte
Des maisons de nos rois, que des toits des bergers.

O bien heureux celui qui peut de sa mémoire
Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire,
Dont l’inutile soin traverse nos plaisirs,
Et qui loin, retiré de la foule importune,
Vivant dans sa maison, content de sa fortune,
A, selon son pouvoir, mesuré ses desirs.

Il contemple du port les insolentes rages
Des vents de la faveur auteurs de nos orages,
Allumer des mutins les desseins factieux :
Et voit en un clin-d’œil par un contraire échange,


L’ûn déchiré du peuple au milieu de la fange,
Et l’autre à même-tems élevé dans les cieux.

Cette chute me paroît d’une grande beauté ; le poëte termine par des réflexions sur lui-même.

Agréables deserts, séjour de l’innocence,
Où loin des vanités, de la magnificence,
Commence mon repos, & finit mon tourment ;
Vallons, fleuves, rochers, plaisante solitude,
Si vous fûtes témoins de mon inquiétude,
Soyez-le desormais de mon contentement.

Coutelier, libraire à Paris, a donné en 1724 une édition fort jolie des œuvres de Racan, en 2 vol. in-12. mais il s’est glissé dans cette édition quelques fautes, & des obmissions considérables. Il y manque une longue ode au cardinal de Richelieu, qui se trouve dans un recueil de poésies, intitulé : les nouvelles Muses ; Paris 1635, in-8° ; un sonnet à M. de Puysieux ; & une épitaphe de douze vers qui ont été insérés dans les Délices de la poésie françoise, Paris 1621. in-8° ; les sept lettres qui sont dans le recueil de Faret ; les Mémoires de la vie de Malherbe, &c. manquent aussi : voilà des matériaux pour une nouvelle édition.

Le conte des trois Racans, rapporté dans le Ménagiana, tom. III. pag. 83, n’est peut-être pas vrai, mais comme il est fort plaisant, je vais le copier encore.

Deux amis de M. de Racan surent qu’il avoit rendez-vous pour voir Mlle. de Gournay. Elle étoit de Gascogne, fort vive, & un peu emportée de son naturel ; au reste bel esprit, & comme telle, elle avoit témoigné en arrivant à Paris, grande impatience de voir M. de Racan, qu’elle ne connoissoit pas encore de vue. Un de ces Messieurs prévint d’une heure ou deux celle du rendez-vous, & fit dire que c’étoit Racan qui demandoit à voir Mlle. de Gournay. Dieu sait comme il fut reçu. Il lui parla fort des ouvrages qu’elle avoit fait imprimer, & qu’il avoit étudiés exprès. Enfin, après un quart-d’heure de conversation, il sortit, & laissa Mlle. de Gournay fort satisfaite d’avoir vu M. de Racan.

A-peine étoit-il à trois pas de chez elle, qu’on lui vint annoncer un second M. de Racan. Elle crut d’abord que c’étoit le premier qui avoit oublié quelque chose, & qui remontoit. Elle se préparoit à lui faire un compliment là-dessus, lorsque l’autre entra, & fit le sien. Mlle. de Gournay ne put s’empêcher de lui demander plusieurs fois, s’il étoit véritablement M. de Racan, & lui raconta ce qui venoit de se passer. Le prétendu Racan fit fort le fâché de la piece qu’on lui avoit jouée, & jura qu’il s’en vengeroit. Bref, Mlle. de Gournay fut encore plus contente de celui-ci qu’elle ne l’avoit été de l’autre ; parce qu’il la loua davantage. Enfin, il passa chez elle pour le véritable Racan, & le premier pour un Racan de contrebande.

Il ne faisoit que de sortir, lorsque M. de Racan en original, demanda à parler à Mlle. de Gournay. Elle perdit patience. Quoi, encore des Racans, dit-elle ! Néanmoins on le fit entrer. Mlle. de Gournay le prit sur un ton fort haut, & lui demanda s’il venoit pour l’insulter ? M. de Racan, qui n’étoit pas un parleur fort ferré, & qui s’attendoit à une réception bien différente, en fut si surpris, qu’il ne put répondre qu’en balbutiant. Mlle. de Gournay qui étoit violente, se persuada tout-de-bon que c’étoit un homme envoyé pour la jouer ; & défaisant sa pantoufle, elle le chargea à grands coups de mule, & l’obligea de se sauver. « J’ai vu, ajoute Ménage, j’ai vu jouer cette scene par Boisrobert, en présence du marquis de Racan ; & quand on lui demandoit si cela étoit vrai : oui-dà, disoit-il, il en est quelque chose ».

De Marolles, (Michel) abbé de Villeloin, & l’un des plus infatigables traducteurs du xvij. siecle, étoit fils de Claude de Marolles, gentilhomme de Tou-