Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 2.djvu/235

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Par la suite ils eurent, aussi bien que les Juifs, deux sortes de bibliotheques, les unes publiques, les autres particulieres. Dans les premieres étoient les édits & les lois touchant la police & le gouvernement de l’état : les autres étoient celles que chaque particulier formoit dans sa maison, comme celle que Paul Emile apporta de Macédoine après la défaite de Persée.

Il y avoit aussi des bibliotheques sacrées qui regardoient la religion des Romains, & qui dépendoient entierement des pontifes & des augures. Pour les livres dont elles étoient composées, voyez Livre.

Voilà à-peu près ce que les auteurs nous apprennent touchant les bibliotheques publiques des Romains. A l’égard des bibliotheques particulieres, il est certain qu’aucune nation n’a eu plus d’avantages ni plus d’occasions pour en avoir de très-considérables, puisque les Romains étoient les maîtres de la plus grande partie du monde connu pour lors.

L’histoire nous apprend qu’à la prise de Carthage, le sénat fit présent à la famille de Regulus de tous les livres qu’on avoit trouvés dans cette ville, & qu’il fit traduire en Latin 28 volumes, composés par Magon, Carthaginois, sur l’agriculture.

Plutarque assûre que Paul Emile distribua à ses enfans la bibliotheque de Persée, roi de Macédoine, qu’il mena en triomphe à Rome. Mais Isidore dit positivement, qu’il la donna au public. Asinius Pollion fit plus, car il fonda une bibliotheque exprès pour l’usage du public, qu’il composa des dépouilles de tous les ennemis qu’il avoit vaincus, & de grand nombre de livres de toute espece qu’il acheta : il l’orna de portraits de savans, & entr’autres de celui de Varron.

Varron avoit aussi une magnifique bibliotheque. Celle de Cicéron ne devoit pas l’être moins, si on fait attention à son érudition, à son goût, & à son rang : mais elle fut considérablement augmentée par celle de son ami Atticus, qu’il préféroit à tous les thrésors de Crésus.

Plutarque parle de la bibliotheque de Lucullus comme d’une des plus considérables du monde, tant par rapport au nombre de volumes, que par rapport aux superbes ornemens dont elle étoit décorée.

La bibliotheque de César étoit digne de lui, & rien ne pouvoit contribuer davantage à lui donner de la réputation, que d’en avoir confié le soin au savant Varron.

Auguste fonda une belle bibliotheque proche du temple d’Apollon, sur le mont Palatin. Horace, Juvénal, & Perse, en parlent comme d’un endroit où les poëtes avoient coûtume de réciter & de déposer leurs ouvrages :

Scripta Palatinus quæcunque recepit Apollo,

dit Horace.

Vespasien fonda une bibliotheque proche le temple de la Paix, à l’imitation de César & d’Auguste.

Mais la plus magnifique de toutes ces anciennes bibliotheques, étoit celle de Trajan, qu’il appella de son propre nom, la bibliotheque ulpienne : elle fut fondée pour l’usage du public ; & selon le cardinal Volaterani, l’empereur y avoit fait écrire toutes les belles actions des princes & les decrets du sénat, sur des pieces de belle toile, qu’il fit couvrir d’ivoire. Quelques auteurs assûrent que Trajan fit porter à Rome tous les livres qui se trouvoient dans les villes conquises, pour augmenter sa bibliotheque : il est probable que Pline le jeune, son favori, l’engagea à l’enrichir de la sorte.

Outre celles dont nous venons de parler, il y avoit encore à Rome une bibliotheque considérable, fondée par Simonicus, précepteur de l’empereur Gordien. Isidore & Boece en font des éloges extraordinaires : ils disent qu’elle contenoit 80000 volumes choisis ; & que l’appartement qui la renfermoit, étoit pavé


de marbre doré, les murs lambrissés de glaces & d’ivoire ; & les armoires & pupitres, de bois d’ébene & de cedre.

Les premiers Chrétiens occupés d’abord uniquement de leur salut, brûlerent tous les livres qui n’avoient point de rapport à la religion. Actes des Apôtres… Ils eurent d’ailleurs trop de difficultés à combattre pour avoir le tems d’écrire & de se former des bibliotheques. Ils conservoient seulement dans leurs églises les livres de l’ancien & du nouveau Testament, auxquels on joignit par la suite les actes des martyrs. Quand un peu plus de repos leur permit de s’adonner aux Sciences, il se forma des bibliotheques. Les auteurs parlent avec éloge de celles de S. Jérôme, & de George, évêque d’Alexandrie.

On en voyoit une célebre à Césarée, fondée par Jules l’Africain, & augmentée dans la suite par Eusebe, évêque de cette ville, au nombre de 20000 volumes. Quelques-uns en attribuent l’honneur à saint Pamphile, prêtre de Laodicée, & ami intime d’Eusebe ; & c’est ce que cet historien semble dire lui-même. Cette bibliotheque fut d’un grand secours à S. Jérôme, pour l’aider à corriger les livres de l’ancien Testament : c’est-là qu’il trouva l’évangile de S. Matthieu en Hébreu. Quelques auteurs disent que cette bibliotheque fut dispersée, & qu’elle fut ensuite rétablie par S. Grégoire de Nazianze, & Eusebe.

S. Augustin parle d’une bibliotheque d’Hippone. Celle d’Antioche étoit très-célebre : mais l’empereur Jovien, pour plaire à sa femme, la fit malheureusement détruire. Sans entrer dans un plus grand détail sur les bibliotheques des premiers Chrétiens, il suffira de dire que chaque église avoit sa bibliotheque pour l’usage de ceux qui s’appliquoient aux études. Eusebe nous l’atteste : & il ajoûte, que presque toutes ces bibliotheques, avec les oratoires où elles étoient conservées, furent brûlées & détruites par Dioclétien.

Passons maintenant à des bibliotheques plus considérables que celles dont nous venons de parler ; c’est-à-dire, à celles qui furent fondées après que le Christianisme fut affermi sans contradiction. Celle de Constantin-le-Grand, fondée, selon Zonaras, l’an 336, mérite attention : ce prince voulant réparer la perte que le tyran son prédécesseur avoit causée aux Chrétiens, porta tous ses soins à faire trouver des copies des livres qu’on avoit voulu détruire. Il les fit transcrire, & y en ajoûta d’autres, dont il forma à grands frais une nombreuse bibliotheque à Constantinople. L’Empereur Julien voulut détruire cette bibliotheque & empêcher les Chrétiens d’avoir aucuns livres, afin de les plonger dans l’ignorance. Il fonda cependant lui-même deux grandes bibliotheques, l’une à Constantinople, & l’autre à Antioche, sur les frontispices desquelles il fit graver ces paroles : Alii quidem equos amant, alii aves, alii feras ; mihi verò à puerulo mirandum acquirendi & possidendi libros insedit desiderium.

Théodose le jeune ne fut pas moins soigneux à augmenter la bibliotheque de Constantin-le-Grand : elle ne contenoit d’abord que 6000 volumes : mais par ses soins & sa magnificence, il s’y en trouva en peu de tems 100000. Léon l’Isaurien en fit brûler plus de la moitié, pour détruire les monumens qui auroient pû déposer contre son hérésie sur le culte des images. C’est dans cette bibliotheque que fut déposée la copie authentique du premier concile général de Nicée. On prétend que les ouvrages d’Homere y étoient aussi écrits en lettres d’or, & qu’ils furent brûlés lorsque les Iconoclastes détruisirent cette bibliotheque. Il y avoit aussi une copie des évangiles, selon quelques auteurs, reliée en plaques d’or du poids de quinze livres, & enrichie de pierreries.

Les nations barbares qui inonderent l’Europe, dé-