Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 5.djvu/135

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assez injuste pour exiger d’un autre un sacrifice que je ne veux point lui faire ».

IV. J’apperçois d’abord une chose qui me semble avoüée par le bon & par le méchant, c’est qu’il faut raisonner en tout, parce que l’homme n’est pas seulement un animal, mais un animal qui raisonne ; qu’il y a par conséquent dans la question dont il s’agit des moyens de découvrir la vérité ; que celui qui refuse de la chercher renonce à la qualité d’homme, & doit être traité par le reste de son espece comme une bête farouche ; & que la vérité une fois découverte, quiconque refuse de s’y conformer, est insensé ou méchant d’une méchanceté morale.

V. Que répondrons-nous donc à notre raisonneur violent, avant que de l’étouffer ? que tout son discours se réduit à savoir s’il acquiert un droit sur l’existence des autres, en leur abandonnant la sienne ; car il ne veut pas seulement être heureux, il veut encore être équitable, & par son équité écarter loin de lui l’épithete de méchant ; sans quoi il faudroit l’étouffer sans lui répondre. Nous lui ferons donc remarquer que quand bien même ce qu’il abandonne lui appartiendroit si parfaitement, qu’il en pût disposer à son gré, & que la condition qu’il propose aux autres leur seroit encore avantageuse, il n’a aucune autorité légitime pour la leur faire accepter ; que celui qui dit, je veux vivre, a autant de raison que celui qui dit, je veux mourir ; que celui-ci n’a qu’une vie, & qu’en l’abandonnant il se rend maître d’une infinité de vies ; que son échange seroit à peine équitable, quand il n’y auroit que lui & un autre méchant sur toute la surface de la terre ; qu’il est absurde de faire vouloir à d’autres ce qu’on veut ; qu’il est incertain que le péril qu’il fait courir à son semblable, soit égal à celui auquel il veut bien s’exposer ; que ce qu’il permet au hasard peut n’être pas d’un prix proportionné à ce qu’il me force de hasarder ; que la question du droit naturel est beaucoup plus compliquée qu’elle ne lui paroît ; qu’il se constitue juge & partie, & que son tribunal pourroit bien n’avoir pas la compétence dans cette affaire.

VI. Mais si nous ôtons à l’individu le droit de décider de la nature du juste & de l’injuste, où porterons-nous cette grande question ? où ? devant le genre humain : c’est à lui seul qu’il appartient de la décider, parce que le bien de tous est la seule passion qu’il ait. Les volontés particulieres sont suspectes ; elles peuvent être bonnes ou méchantes, mais la volonté générale est toûjours bonne : elle n’a jamais trompé, elle ne trompera jamais. Si les animaux étoient d’un ordre à-peu-près égal au nôtre ; s’il y avoit des moyens sûrs de communication entr’eux & nous ; s’ils pouvoient nous transmettre évidemment leurs sentimens & leurs pensées, & connoître les nôtres avec la même évidence : en un mot s’ils pouvoient voter dans une assemblée générale, il faudroit les y appeller ; & la cause du droit naturel ne se plaideroit plus par-devant l’humanité, mais par-devant l’animalité. Mais les animaux sont séparés de nous par des barrieres invariables & éternelles ; & il s’agit ici d’un ordre de connoissances & d’idées particulieres à l’espece humaine, qui émanent de sa dignité & qui la constituent.

VII. C’est à la volonté générale que l’individu doit s’adresser pour savoir jusqu’où il doit être homme, citoyen, sujet, pere, enfant, & quand il lui convient de vivre ou de mourir. C’est à elle à fixer les limites de tous les devoirs. Vous avez le droit naturel le plus sacré à tout ce qui ne vous est point contesté par l’espece entiere. C’est elle qui vous éclairera sur la nature de vos pensées & de vos desirs. Tout ce que vous concevrez, tout ce que vous méditerez, sera bon, grand, élevé, sublime, s’il est de


l’intérêt général & commun. Il n’y a de qualité essentielle à votre espece, que celle que vous exigez dans tous vos semblables pour votre bonheur & pour le leur. C’est cette conformité de vous à eux tous & d’eux tous à vous, qui vous marquera quand vous sortirez de votre espece, & quand vous y resterez. Ne la perdez donc jamais de vûe, sans quoi vous verrez les notions de la bonté, de la justice, de l’humanité, de la vertu, chanceler dans votre entendement. Dites-vous souvent : Je suis homme, & je n’ai d’autres droits naturels véritablement inaliénables que ceux de l’humanité.

VIII. Mais, me direz-vous, où est le dépôt de cette volonté générale ? Où pourrai-je la consulter ?… Dans les principes du droit écrit de toutes les nations policées ; dans les actions sociales des peuples sauvages & barbares ; dans les conventions tacites des ennemis du genre humain entr’eux ; & même dans l’indignation & le ressentiment, ces deux passions que la nature semble avoir placées jusque dans les animaux pour suppléer au défaut des lois sociales & de la vengeance publique.

IX. Si vous méditez donc attentivement tout ce qui précede, vous resterez convaincu, 1°. que l’homme qui n’écoute que sa volonté particuliere, est l’ennemi du genre humain : 2°. que la volonté générale est dans chaque individu un acte pur de l’entendement qui raisonne dans le silence des passions sur ce que l’homme peut exiger de son semblable, & sur ce que son semblable est en droit d’exiger de lui : 3°. que cette considération de la volonté générale de l’espece & du desir commun, est la regle de la conduite relative d’un particulier à un particulier dans la même société ; d’un particulier envers la société dont il est membre, & de la société dont il est membre, envers les autres sociétés : 4°. que la soûmission à la volonté générale est le lien de toutes les sociétés, sans en excepter celles qui sont formées par le crime. Hélas, la vertu est si belle, que les voleurs en respectent l’image dans le fond même de leurs cavernes ! 5°. que les lois doivent être faites pour tous, & non pour un ; autrement cet être solitaire ressembleroit au raisonneur violent que nous avons étouffé dans le paragr. v. 6°. que, puisque des deux volontés, l’une générale, & l’autre particuliere, la volonté générale n’erre jamais, il n’est pas difficile de voir à la quelle il faudroit pour le bonheur du genre humain que la puissance législative appartînt, & quelle vénération l’on doit aux mortels augustes dont la volonté particuliere réunit & l’autorité & l’infaillibilité de la volonté générale : 7°. que quand on supposeroit la notion des especes dans un flux perpétuel, la nature du droit naturel ne changeroit pas, puisqu’elle seroit toûjours relative à la volonté générale & au desir commun de l’espece entiere : 8°. que l’équité est à la justice comme la cause est à son effet, ou que la justice ne peut être autre chose que l’équité déclarée : 9°. enfin que toutes ces conséquences sont évidentes pour celui qui raisonne, & que celui qui ne veut pas raisonner, renonçant à la qualité d’homme, doit être traité comme un être dénaturé.

Droit, (Jurispr.) jus, s’entend de tout ce qui est conforme à la raison ; à la justice & à l’équité, ars æqui & boni ; on fait cependant à certains égards quelque différence entre la justice, le droit, l’équité & la jurisprudence.

La justice est prise ici pour une vertu, qui consiste à rendre à chacun ce qui lui appartient : le droit est proprement la pratique de cette vertu : la jurisprudence est la science du droit.

L’équité est quelquefois opposée au droit, lorsque par ce dernier terme on entend la loi prise dans sa plus grande rigueur ; au lieu que l’équité, supérieure à toutes les lois, s’en écarte lorsque cela paroît plus convenable.