Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 7.djvu/963

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Scythes, Alains, Gépides, Bulgares, Afriquains, Sarrazins, Croisés ; elle devint enfin la proie des Turcs au commencement du xjv. siecle ; toûjours gémissante depuis cette époque, sous le joug de la porte ottomane, elle n’offre actuellement à la vue des voyageurs, que des pays incultes, des masures, & de pauvres habitans plongés dans la misere, l’ignorance, & la superstition.

Réflexions sur la prééminence des Grecs dans les Sciences & dans les Arts. Tel a été le sort d’un des plus beaux pays du monde, & de la nation la plus illustre de l’antiquité ; quoi qu’en dise un des judicieux écrivains de Rome, qui cherche à diminuer la gloire des Grecs, en avançant que leur histoire tire son principal lustre du génie & de l’art des auteurs qui l’ont écrite, peut-on s’empêcher de reconnoître que leurs citoyens s’élevent quelquefois au-dessus de l’humanité ? Marathon, les Thermopyles, Salamine, Platée, Mycale, la retraite des dix mille & tant d’autres faits éclatans, exécutés dans le sein même de la Grece pendant le cours de ses guerres domestiques, ne sont-ils pas dignes, ne sont-ils pas même au-dessus des loüanges que leur ont donné les Historiens ?

Mais un éloge particulier que mérite la Grece, c’est d’avoir produit les plus grands hommes, dont l’histoire doit garder le souvenir. Rome ne peut rien opposer à un Lycurgue, à un Solon, à un Thémistocle, à un Epaminondas, & à quelques autres de cet ordre. On ne voit guere de citoyens de Rome s’élever au-dessus de leur siecle & de leur nation, pour prendre un nouvel essor, & lui donner une face nouvelle. Dans la Grece au contraire, je vois souvent de ces génies vastes, puissans, & créateurs, qui s’ouvrent un chemin nouveau, & qui pénétrant l’avenir, se rendent les maîtres des évenemens.

La Grece abattue, conserva même une sorte d’empire bien honorable sur ses vainqueurs ; ses lumieres dans les Lettres & dans les Arts, soûmirent l’orgueil des Romains. Les vainqueurs devenus disciples des vaincus, apprirent une langue que les Homere, les Pindare, les Thucydide, les Xenophon, les Demosthene, les Platon, les Sophocle, & les Euripide avoient enrichie par leurs ouvrages immortels. Des orateurs qui charmoient dejà Rome, allerent puiser chez les Grecs ce talent enchanteur de tout embellir, ce goût fin & délicat qui doit guider le génie, & ces secrets de l’art qui lui prêtent une nouvelle force.

Dans les écoles de Philosophie, où les citoyens les plus distingués de Rome se depouilloient de leurs préjugés, ils apprenoient à respecter les Grecs ; ils rapportoient dans leur patrie leur reconnoissance & leur admiration ; & leur république craignant d’abuser des droits de la victoire, tâchoit par ses bienfaits de distinguer la Grece des autres provinces qu’elle avoit soûmises. Quelle gloire pour les lettres, d’avoir épargné au pays qui les a cultivées, des maux dont ses législateurs, ses magistrats, & ses capitaines n’avoient pû le garantir ? Vengées du mépris que leur témoigne l’ignorance, elles sont sûres d’être respectées tant qu’il se trouvera d’aussi justes appréciateurs du mérite, que l’étoient les Romains.

Si des Sciences nous passons aux Beaux-Arts, nous n’hésiterons pas d’assûrer que les Grecs n’ont point eu de rivaux en ce genre. C’est sous le ciel de la Grece, on ne peut trop le répéter, que le seul goût digne de nos hommages & de nos études, se plut à répandre sa lumiere la plus éclatante. Les inventions des autres peuples qu’on y transportoit, n’étoient qu’une premiere semence, qu’un germe grossier, qui changeoit de nature & de forme dans ce terroir fertile. Minerve, à ce que disent les anciens, avoit elle-même choisi cette contrée pour la demeure des Grecs ; la température de l’air la lui faisoit regarder comme le sol le plus propre à faire éclore de beaux génies.

Cet éloge est une fiction, on le sait : mais cette fiction même est une preuve de l’influence qu’on attribuoit au climat de la Grece ; & l’on est autorisé à croire cette opinion fondée, lorsqu’on voit le goût qui regne dans les ouvrages de cette nation, marqué d’un sceau caractéristique, & ne pouvoir être transplanté sans souffrir quelqu’altération. On verra toûjours, par exemple, entre les statues des anciens Romains & leurs originaux, une différence étonnante à l’avantage de ces derniers. C’est ainsi que Didon avec sa suite, comparée à Diane parmi ses Oréades, est une copie affoiblie de la Nausicaa d’Homere, que Virgile a tâché d’imiter. On trouve, il est vrai, des négligences dans quelques fameux ouvrages des Grecs qui nous restent : le dauphin & les enfans de la Vénus de Médicis, laissent quelque chose à desirer pour la perfection ; les accessoires du Diomede de Dioscoride sont dans le même cas ; mais ces foibles parties ne peuvent nuire à l’idée que l’on doit se former des artistes grecs. Les grands maîtres sont grands jusque dans leurs négligences, & leurs fautes même nous instruisent. Voyons leurs ouvrages comme Lucien vouloit que l’on vît le Jupiter de Phidias ; c’est Jupiter lui-même, & non pas son marche-pié, qu’il faut admirer.

Il seroit aisé de faire valoir les avantages physiques que les Grecs avoient sur tous les peuples ; d’abord la beauté étoit un de leurs apanages ; le beau sang des habitans de plusieurs villes greques se fait même remarquer de nos jours, quoique mêlé depuis des siecles avec celui de cent nations étrangeres. On se contentera de citer les femmes de l’île de Scio, les Georgiennes, & les Circassiennes.

Un ciel doux & pur contribuoit à la parfaite conformation des Grecs, & l’on ne sauroit croire de combien de précautions pour avoir de beaux enfans, ils aidoient cette influence naturelle. Les moyens que Quillet propose dans sa callipédie, ne sont rien en comparaison de ceux que les Grecs mettoient en usage. Ils porterent leurs recherches jusqu’à tenter de changer les yeux bleux en noirs ; ils instituerent des jeux où l’on se disputoit le prix de la beauté ; ce prix consistoit en des armes que le vainqueur faisoit suspendre au temple de Minerve.

Les exercices auxquels ils étoient accoûtumés dès l’enfance, donnoient à leurs visages un air vraiment noble, joint à l’éclat de la santé. Qu’on imagine un spartiate ne d’un héros & d’une héroïne, dont le corps n’a jamais éprouve la torture des maillots, qui depuis sa septieme année a couché sur la dure, & qui depuis son bas âge s’est tantôt exercé à lutter, tantôt à la courte, & tantôt à nager ; qu’on le mette à côté d’un sibarite de nos jours, & qu’on juge lequel des deux un artiste choisiroit pour être le modele d’un Achille ou d’un Thésée. Un Thésée formé d’après le dernier, seroit un Thésée nourri avec des roses, tandis que celui qui seroit fait d’après le spartiate, seroit un Thésée nourri avec de la chair, pour nous servir de l’expression d’un peintre grec, qui définit ainsi deux représentations de ce héros.

Les Grecs étoient d’ailleurs habillés de maniere, que la nature n’étoit point gênée dans le developpement des parties du corps ; des entraves ne leur serroient point comme à nous le cou, les hanches, les cuisses, & les piés. Le beau sexe même ignoroit toute contrainte dans la parure ; & les jeunes Lacédémoniennes étoient vêtues si legerement, qu’on les appelloit montre-hanches. En un mot, depuis la naissance jusqu’à l’âge fait, les efforts de la nature & de l’art tendoient chez ce peuple à produire, à conserver, & à orner le corps.

Cette prééminence des Grecs en fait de beauté une fois accordée, on sent avec quelle facilité les maîtres de l’art dûrent parvenir à rendre la belle nature. Elle