Page:Dostoïevski - Humiliés et offensés.djvu/120

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porte à ma visiteuse de la veille, la petite fille de Smith. Je fus réjoui de cette rencontre, je ne sais trop pourquoi. Je n’avais pas eu le temps de la considérer bien attentivement la première fois, et elle m’étonna encore plus à la lumière du jour. En effet, il aurait été difficile de trouver une créature plus étrange, plus originale, pour l’extérieur du moins. Petite, avec des yeux noirs et étincelants qui n’avaient rien de russe, une épaisse chevelure noire tout en désordre, un regard muet, mais obstiné et scrutateur, elle aurait frappé l’attention de tout passant qui l’aurait rencontrée dans la rue.

Ce qui surprenait surtout en elle, c’était son regard : il étincelait d’intelligence, et en même temps il était soupçonneux et défiant. De jour, sa robe vieille et tachée ressemblait encore plus que la veille à une guenille. Elle me sembla minée par quelque maladie lente et opiniâtre, qui était en train de détruire graduellement, mais inexorablement, son organisme. Le teint de son visage maigre était d’un jaune basané, il avait quelque chose de bilieux qui n’était pas naturel. Et pourtant, malgré tout le hideux de la misère et de la maladie, elle n’était pas laide : elle avait surtout un beau front large, un peu bas, des lèvres magnifiquement dessinées, avec un pli qui indiquait la fierté et la hardiesse, mais pâles et presque incolores.

— Ah ! c’est toi ! m’écriai-je ; je pensais bien que tu reviendrais. Entre.

Comme la veille, elle franchit lentement le seuil en regardant autour d’elle avec défiance. Elle considéra attentivement la chambre où avait vécu son grand-père, comme si elle cherchait à se rendre compte des changements qu’y ’avait faits le nouveau locataire. Tel était le grand-père, telle est la petite fille, pensai-je à part moi. Elle est peut-être folle ! J’attendais qu’elle dit quelque chose, mais elle continuait de garder le silence.

— Chercher les livres, dit-elle enfin en baissant les yeux.

— Ah ! oui, les livres ; tiens, les voici : je les ai gardés exprès pour toi.

Elle me regarda avec curiosité et tordit la bouche d’une