Page:Dostoïevski - Humiliés et offensés.djvu/54

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— Non, il a promis de venir me prendre ici.

Elle regarda avec impatience au loin ; mais on ne voyait personne.

— Et il n’est pas encore arrivé ! Tu es la première au rendez-vous ! m’écriai-je indigné.

Mon exclamation la fit tressaillir, et son visage prit une expression de souffrance.

— Il ne viendra peut-être pas du tout, dit-elle avec un amer sourire. Il m’a écrit, avant-hier, que si je ne lui promettais pas de venir, il serait obligé de remettre à plus tard notre fuite et notre mariage, et que son père l’emmènerait chez sa fiancée. Vania ! s’il était auprès d’elle !

Je ne répondis pas ; elle me serrait la main avec force, et ses yeux étincelaient.

— Il est auprès d’elle, reprit-elle si bas que je l’entendis à peine. Il espérait que je ne viendrais pas, pour pouvoir aller chez elle et dire ensuite que c’était ma faute, que malgré son avis je n’étais pas venue. Je suis un ennui pour lui, et il m’abandonne. Oh ! mon Dieu ! folle que je suis ! Il me l’a dit, la dernière fois, que je l’ennuyais. Pourquoi est-ce que je l’attends ?

— Le voilà ! m’écriai-je tout à coup en l’apercevant de loin sur le quai.

Natacha frissonna, poussa un cri, à la vue d’Aliocha, puis elle lâcha ma main et courut à sa rencontre ; la rue était presque déserte. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre : Natacha riait et pleurait tout à la fois. Ses joues étaient devenues écarlate ; elle était comme clouée sur place. Aliocha m’aperçut et s’approcha de moi.


IX


Je le regardai comme si je le voyais pour la première fois, quoique je l’eusse vu souvent ; je cherchai son regard comme s’il eût dû dissiper toutes mes angoisses, et m’ex-