Page:Dostoïevski - Humiliés et offensés.djvu/63

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

Je rêvais et m’affligeais, et, en attendant, le temps passait. La nuit tombait. J’avais promis à Natacha d’aller la voir ce soir-là ; elle m’en avait instamment prié par un billet qu’elle m’avait écrit la veille. Je me levai et me préparai à sortir, car je sentais le besoin de m’arracher de quelque manière que ce fût à ce triste logis.

À mesure que l’obscurité augmentait, ma chambre me semblait devenir de plus en plus vaste. Je m’imaginai que chaque nuit je verrais Smith ; il serait là, immobile, assis à me regarder, comme il avait regardé à la confiserie Ivan Adamovitch, et Azor serait couché à ses pieds. J’en étais là de mes rêveries lorsqu’il m’arriva un fait qui m’a laissé une profonde impression.

J’avoue tout franchement que, soit que mes nerfs fussent détraqués, soit à cause des nouvelles impressions que produisait sur moi mon logement, soit à la suite du spleen qui m’avait pris pendant les derniers temps, je tombais peu à peu et par degrés, aussitôt que le crépuscule commençait, dans cette disposition de l’âme dans laquelle je me trouve si souvent la nuit, à présent que je suis malade, disposition que j’appellerai frayeur mystique. C’est la crainte la plus douloureuse de quelque chose que je ne saurais préciser, de quelque chose que je ne conçois pas, qui n’existe pas dans l’ordre des choses, mais qui peut certainement se réaliser à chaque instant, comme une ironie jetée à tous les arguments de la raison ; cette crainte se présente à moi et se dresse devant moi comme un fait irréfutable, affreux, difforme et inexorable ; elle s’accroît de plus en plus malgré tous les témoignages du jugement, de sorte qu’à la fin, l’esprit, malgré qu’il acquière pendant ces moments-là peut-être encore plus de lucidité, n’en perd pas moins toute faculté de s’opposer à ces sensations. Il n’est plus obéi, il est inutile, et cette division en deux vient encore augmenter la douleur craintive de l’attente.

J’étais debout devant ma table, tournant le dos à la porte, et j’allais prendre mon chapeau, lorsqu’il me vint tout à coup l’idée qu’au moment où je me retournerais je verrais immanquablement Smith : il ouvrirait la porte sans bruit,