Page:Dostoievski - Niétotchka Nezvanova.djvu/123

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


tandis qu’elle, au contraire, était si heureuse, si heureuse ! Et elle m’embrassait avec une si chaude tendresse, son visage s’éclairait d’un tel amour que mon cœur, si je puis dire, était malade de compassion pour elle. Ses traits ne s’effaceront jamais de ma mémoire. Ils étaient réguliers, et sa maigreur, sa pâleur rehaussaient encore le charme grave de sa beauté. Des cheveux noirs, très épais, rattachés sur la nuque, faisaient une ombre sévère, nette, sur ses joues ; mais ce qui charmait et frappait surtout par contraste, c’était le regard tendre de ses grands yeux bleus enfantins. Ce regard reflétait parfois tant de naïveté qu’il semblait avoir peur de chaque sensation, de chaque élan du cœur, de tous ses instants de tranquillité, comme de ses fréquentes mélancolies.

Mais aux heures de joie et de repos, dans ce regard qui pénétrait le cœur, il y avait tant de clarté, tant de calme, ses yeux, bleus comme l’azur, brillaient d’un tel amour, regardaient avec tant de douceur, reflétaient un sentiment si profond de sympathie pour tout ce qui était noble, pour tout ce qui attirait la compassion, que l’âme se soumettait tout entière à leur charme, aspirait involontairement à eux, et semblait recevoir d’eux la clarté, la tranquillité morale, l’apaisement et l’amour. C’est ainsi que parfois en regardant le ciel bleu on se sent prêt à rester des heures entières dans une contemplation heureuse, on sent que l’âme devient plus libre, plus calme, comme si en elle se reflétait l’immense voûte céleste. Souvent, quand l’animation colorait son visage et que sa poitrine tremblait d’émotion, alors ses yeux devenaient toute lumière, comme si son âme, chaste gardienne de la flamme pure du beau, se transportait en eux. À ces moments, elle était comme inspirée.

Dès les premiers jours de mon arrivée dans cette maison, je m’aperçus qu’elle était contente de m’avoir dans sa solitude (alors elle n’avait qu’un seul enfant qui avait un an). Elle me traita comme sa fille ; elle ne fit jamais aucune différence entre moi et ses enfants. Avec quelle ardeur elle s’adonna à mon éducation ! Au commencement, elle y apportait tant de zèle que Mme Léotard s’en amusait. En effet, nous avions tout commencé à la fois, de sorte que ni l’une ni l’autre n’y comprenait plus rien. C’est ainsi qu’elle s’était mise à m’enseigner elle-même plusieurs choses en même temps, et