Page:Dostoievski - Niétotchka Nezvanova.djvu/134

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et faisaient exprès, à haute voix, des remarques sur mes défauts. Mais ils ne purent pas se contenir longtemps et B…, de nouveau, tout ému de joie, ne put s’empêcher de se trahir. Je ne m’étais jamais doutée qu’il m’aimât autant. Pendant toute la soirée, ce fut la conversation la plus amicale, la plus délicieuse. B… racontait des anecdotes sur des chanteurs et des artistes connus, puis il parla avec enthousiasme, presque avec adoration d’un artiste. Ensuite la conversation tourna sur moi, sur mon enfance, sur le prince et sa famille, dont j’avais si peu entendu parler depuis notre séparation. Alexandra Mikhaïlovna savait elle-même très peu de choses à leur sujet. B… était le mieux renseigné, parce qu’il était allé plusieurs fois à Moscou ; mais ici la conversation prit un ton mystérieux, incompréhensible pour moi. Deux ou trois observations se rapportant au prince me frappèrent particulièrement. Alexandra Mikhaïlovna s’informa de Catherine ; mais B… ne pouvait rien dire de particulier à son sujet et même, avec intention, se taisait. Cela me frappa. Non seulement je n’avais pas oublié Catherine, non seulement mon ancienne affection pour elle ne s’était pas éteinte, mais, au contraire, je ne pouvais même penser qu’un changement ait pu se produire en Catherine. La séparation, ces longues années vécues dans l’isolement, pendant lesquelles nous n’avions eu aucune nouvelle l’une de l’autre, la différence de notre éducation, de nos caractères m’échappaient. Enfin, Catherine ne m’avait jamais quittée en pensée. Elle me semblait vivre toujours avec moi, surtout dans mes rêves, dans mes romans ; dans mes aventures fantastiques, nous marchions ensemble, la main dans la main ; m’imaginant être l’héroïne de chaque roman que je lisais, je plaçais aussitôt près de moi cette amie de mon enfance et je dédoublais le roman en deux parties dont l’une était créée par moi, tout en pillant effrontément mes auteurs favoris.

Enfin, dans notre conseil de famille il fut décidé qu’on ferait venir un professeur de chant. B… nous recommanda le plus connu, le meilleur. Le lendemain, l’Italien D… se présenta chez nous. Il me fit chanter et se montra de l’avis de son ami B… ; mais il déclara qu’il me serait beaucoup plus profitable d’aller travailler à son cours avec ses autres élèves, que l’émulation et les multiples occasions de m’instruire seraient favorables au développement de ma voix. Alexandra