Page:Dostoievski - Niétotchka Nezvanova.djvu/164

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tête, continua-t-elle en me caressant et m’attirant vers elle, l’esprit est clair et que sa conscience a peur du mensonge ? Assez, mes amis, assez. Sûrement quelque chose d’autre s’est glissé entre nous et a mis sur nous son ombre hostile, mais nous en triompherons par l’amour, par l’accord. Peut-être y a-t-il entre nous trop de choses qui n’ont pas été dites, et la faute m’en est-elle imputable. C’est moi la première qui me suis cachée de vous ; c’est moi qui ai eu Dieu sait quels soupçons… Mais… Si nous nous sommes expliqués un peu, vous deux devez me pardonner, parce que… parce qu’enfin il n’y a pas grand péché dans ce que j’ai soupçonné…

Après avoir dit cela, elle regarda son mari timidement, en rougissant, et, angoissée, attendit ses paroles. À mesure qu’il l’écoutait, un sourire moqueur se montrait sur ses lèvres. Il cessa de marcher et s’arrêta droit devant elle. Il semblait jouir de sa confusion.

Ce regard fixé sur elle la troubla. Il attendit un moment comme se demandant ce qui allait se passer ensuite. La gêne d’Alexandra Mikhaïlovna redoublait. Enfin il interrompit la pénible scène d’un rire long et moqueur.

— Je vous plains, pauvre femme, dit-il enfin sérieusement, en cessant de rire. Vous avez assumé une tâche au-dessus de vos forces. Qu’avez-vous voulu ? Vous avez voulu me pousser, par cette réponse, m’accabler de nouveaux soupçons ou mieux de vieux soupçons que vous avez mal cachés dans vos paroles. Le sens de vos paroles dit qu’il n’y a pas à se fâcher contre elle, qu’elle est très bonne même après la lecture de livres immoraux, dont la morale, il me semble, a déjà porté quelques fruits, et qu’enfin vous-même vous portez garante pour elle, n’est-ce pas ? Puis, après avoir expliqué cela, vous faites allusion à quelque chose d’autre. Il vous semble que ma méfiance et ma sévérité partent d’un autre sentiment. Hier vous avez même fait une allusion… Je vous en prie, ne m’interrompez pas, j’aime à parler nettement. Hier, vous avez fait allusion que chez certaines personnes l’amour ne peut se manifester autrement que par de la dureté, des soupçons, des persécutions. Je ne me rappelle pas bien si ce sont exactement ces termes que vous avez employés hier… je vous en prie, ne m’interrompez pas. Je connais bien votre pupille, elle peut tout entendre. Je vous répète, pour la centième fois, tout. Vous êtes trompée.