Page:Doyle - Je sais tout.djvu/4

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Le colonel Von Gramm, commandant la garnison, avait tout tenté pour punir les meurtriers, mais en vain. Ni la terreur ni la violence ne lui réussissaient : il résolut alors d’essayer de la puissance de l’or et fit donc afficher qu’une somme de cinq cents francs serait comptée à toute personne qui pourrait lui fournir des renseignements sur le ou les auteurs de ces actes. Personne ne se présenta. Il en offrit alors huit cents, mais les paysans restaient incorruptibles. Enfin, affolé par le meurtre resté impuni de l’un de ses caporaux, il alla jusqu’à promettre une somme de mille francs, et parvint, grâce à cette générosité à acheter la conscience d’un certain François Révane, un fermier dont l’avarice normande était encore plus forte que le patriotisme.


UNE INFAME DÉNONCIATION. À LA POURSUITE DU « TUEUR DE PRUSSIENS ».


— Vous connaissez, dites-vous, l’auteur de tous ces attentats ? interrogea le colonel en contemplant avec dégoût l’homme vêtu d’une blouse bleue et dont le visage de fouine était devant lui.

— Oui, colonel.

— Et c’est…

— Versez d’abord les mille francs promis, colonel.

— Je ne vous donnerai pas un sou avant d’avoir fait vérifier si votre récit est conforme à la vérité. Voyons, quel est celui qui a assassiné mes soldats ?

— C’est le comte Eustache de Château-Noir !

— Vous mentez, s’écria le colonel en colère. Un gentilhomme est incapable de commettre de tels crimes.

Le paysan haussa les épaules.

— Le Château-Noir est à environ quatre lieues d’ici ? demanda l’officier allemand.

— Il est exactement à treize kilomètres, répondit le paysan.

— Vous connaissez l’endroit ?

— J’y ai travaillé autrefois.

Le colonel Von Gramm agita une sonnette.

— Donnez à manger à cet homme, et gardez-le à vue, dit-il au sergent.

— Pourquoi me garder, colonel ? je ne puis en dire davantage.

— Nous aurons besoin que vous nous serviez de guide.

— De guide ! mais le comte !… si je tombe entre ses mains ?… Ah ! colonel…

Le commandant prussien fit un signe de main pour s’en débarrasser.

— Envoyez-moi de suite le capitaine Baumgarten, dit-il.

L’officier qui se présenta était un homme d’âge moyen, à la mâchoire épaisse, aux yeux bleus, avec une moustache blonde en croc, et un visage rouge comme une brique. Soldat d’une intelligence un peu lourde, il était brave et sûr.

— Vous allez faire cette nuit une reconnaissance jusqu’au Château-Noir, capitaine, dit-il. J’ai réussi à me procurer un guide. Vous arrêterez le comte et vous me le ramènerez. S’il essaie de s’évader, n’hésitez pas à faire tirer sur lui.

— Combien d’hommes faut-il prendre avec moi, colonel ?

— Nous sommes entourés d’espions, et notre seule chance est de nous jeter sur lui et de nous en emparer avant qu’il ait eu le temps de connaître notre expédition. Une troupe nombreuse attirerait l’attention : d’un autre côté, il ne faut pas risquer de vous laisser couper la retraite.

— Je pourrai me diriger vers le nord, comme si j’allais opérer une jonction avec le général Goeben. Puis je prendrai cette route que je vois indiquée sur votre carte et arriverai au Château-Noir avant qu’on ait pu entendre parler de nous. En ce cas, je crois qu’avec vingt hommes…

— Très bien, capitaine. J’espère vous revoir demain matin avec votre prisonnier.

Le capitaine Baumgarten sortit de la petite ville des Andelys, en pleine nuit, avec ses vingt soldats du régiment de Posen, et se dirigea vers le nord-ouest en suivant la route nationale. À quatre kilomètres plus loin, il la quitta pour prendre un étroit sentier rempli d’ornières, qui devait le conduire rapidement vers le but de son expédition. La pluie tombait, fine et glacée, sur les branches dénudées des hauts peupliers, formant, de chaque côté des fossés des champs ravinés, des rigoles profondes. Le capitaine marchait en avant et il avait auprès de lui un vieux sergent rengagé, Monsini Moser, qui tenait, attaché au sien, le poignet du paysan. On avait eu soin de prévenir celui-ci qu’en cas d’embuscade le premier coup de feu serait pour lui. Derrière eux, les vingt fantassins s’avançaient péniblement dans l’obscurité, la tête penchée sous l’averse, et leurs bottes clapotant dans la boue gluante.

Il était près de huit heures quand la section avait quitté les Andelys. À onze heures et demie, le guide s’arrêta dans un endroit où deux hauts piliers, surmontés d’une voûte portant des emblèmes héraldiques,