Page:Doyle - Je sais tout.djvu/8

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l’avait fatigué et lui avait donné de l’appétit. Il se débarrassa de son sabre, de son ceinturon et de son casque qu’il posa sur une chaise en compagnie de son revolver, et attaqua hardiment son souper. Quand il eut terminé, il s’allongea dans un fauteuil, un verre de vin à côté de lui, un bon cigare aux lèvres, et il se mit à regarder autour de lui.

Il se trouvait en pleine lumière, et l’éclat des bougies faisait scintiller ses pattes d’épaules en argent et ressortir son visage couleur de terre cuite, ses épais sourcils et sa moustache dorée. En dehors de ce cercle lumineux tout était vague et sombre. Sur deux côtés, une boiserie de chêne recouvrait les murs ; sur les deux autres était suspendue une tapisserie fanée, représentant des chasseurs, des chiens qui pourchassaient un cerf. Au-dessus de la cheminée, se dressaient les écussons armoriés aux armes de la famille du seigneur, ou de ses alliés.

Quatre portraits de vieux seigneurs de Château-Noir étaient accrochés en face de la cheminée. Tous étaient des hommes au nez aquilin, aux traits accentués, se ressemblant tellement que le costume seul pouvait faire distinguer le croisé du cavalier de la Fronde.


UNE APPARITION : LE SPECTRE DE LA VENGEANCE.


Le capitaine Baumgarten, alourdi par le repas, étendu dans son fauteuil, les contemplait à travers le nuage de son cigare, se demandant par quelle ironie du sort, lui, un homme originaire des côtes de la Baltique, était venu manger son souper dans la salle des ancêtres de ces fiers chefs de guerre normands. Cependant le feu était chaud, les yeux du capitaine commençaient à clignoter et sa tête se pencha lentement sur sa poitrine.

Tout à coup, un léger bruit le fit tressaillir. Il lui sembla qu’un des portraits d’en face était sorti de son cadre. Il se frotta les yeux, croyant rêver : à côté de la table, près de lui, à distance d’une longueur de bras, un homme d’une taille démesurée se tenait, silencieux et immobile, et le contemplait de ses yeux terribles. Il avait les cheveux noirs, le teint olivâtre, portait une barbe noire taillée en pointe, un nez fortement busqué, vers lequel tous ses traits semblaient se concentrer. Les joues étaient ridées, mais la courbe de ses épaules et de ses mains maigres et musclées dénotaient une force que l’âge n’avait pu vaincre. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine, et sur ses lèvres errait un sourire.

— Ne vous dérangez pas pour chercher vos armes, je vous en prie, dit-il, en voyant le Prussien jeter un coup d’œil rapide sur la chaise où il les avait posées. Permettez-moi de vous dire que vous avez été quelque peu indiscret de vous mettre tellement à votre aise dans une maison dont les murs et leurs secrets vous sont inconnus. Vous serez sans doute très satisfait d’apprendre que quarante de mes hommes vous ont surveillé pendant tout votre souper… Mais, qu’est ceci ? »

Le capitaine Baumgarten avait fait un pas en avant, les poings crispés. Le Français leva le revolver qu’il tenait dans sa main droite et, de sa gauche, repoussa l’Allemand qui retomba sur son fauteuil.

— Asseyez-vous donc, fit-il, vous n’avez plus aucun motif de vous occuper de vos hommes. On a pourvu à tous leurs besoins. C’est étonnant combien ce dallage empêche d’entendre ce qui se passe à l’étage au-dessous. Vous avez été relevé de votre commandement, et, maintenant, vous n’avez plus à penser qu’à vous-même. Voulez-vous avoir l’extrême obligeance de me faire connaître votre nom ?

— Che suis le gapitaine Baumgarten, tu fingt-gatrième t’infanterie te Bosen !

— Vous parlez très bien le français, capitaine. Cependant, comme la plupart de vos compatriotes, vous prononcez les p comme des b ! Cela m’a bien diverti de les entendre crier : « Avez bitié sur moi ! » Vous savez sans doute qui vous parle ?

— Le gomte de Jhâteau-Noir ?

— Lui-même ! J’aurais été désolé que vous prissiez la peine de visiter mon château sans que j’aie eu le plaisir de causer un peu avec vous. J’ai eu affaire à bien des soldats allemands, mais c’est la première fois qu’il m’est donné de m’entretenir avec un officier. J’ai bien des choses à vous dire.

Le capitaine Baumgarten resta immobile dans son fauteuil. Les yeux se portèrent dans toutes les directions, mais ses armes avaient disparu, et il se rendait compte que, dans une lutte corps à corps, il serait à la merci de ce géant.

Le comte avait ramassé la bouteille de vin et l’avait approchée de la lumière.

— Tut ! Tut ! fit-il. C’est là la meilleure bouteille que Pierre ait pu dénicher pour vous ? J’ai réellement honte de vous regarder en face. Il faut que nous trouvions mieux que cela !