Page:Doyle - La Main brune.djvu/85

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cesse plus de haine. Par crainte de son mari, elle s’abstenait de toute démonstration trop vive ; mais elle poussait la fureur jalouse jusqu’à m’ignorer, ne m’adressant jamais la parole et s’ingéniant à me rendre le séjour de Greylands parfaitement insupportable. Son attitude le dernier jour fut telle que j’aurais pris congé de mon hôte sans l’entretien convenu entre nous pour le soir et sur lequel je comptais pour le rétablissement de mes affaires.

Il était tard quand cet entretien eut lieu ; car mon cousin, qui avait encore reçu ce jour-là plus de télégrammes que d’habitude, passa dans son cabinet de travail après le dîner et n’en sortit plus qu’une fois la maison endormie. Je l’entendis, comme chaque soir, fermer les portes : après quoi, il vint me retrouver au billard. Son corps vigoureux s’enveloppait dans une robe de chambre, et il portait aux pieds des babouches rouges. Ayant pris place dans un fauteuil, il se confectionna lui-même un grog, où je ne pus m’empêcher de remarquer qu’il entrait beaucoup moins d’eau que de whisky.

« Bon sang ! grommela-t-il, quelle nuit ! »

En effet, le vent hurlait autour de la maison, faisant crier et secouant à l’arracher le treillis des fenêtres ; dans ce déchaînement de tempête, la lueur jaune des lampes nous paraissait plus vive, le parfum des cigares plus pénétrant.

« À présent, mon garçon, nous avons à nous tout seuls la nuit et la maison. Parlez-moi de vos affaires, je verrai ce que je puis pour y mettre un peu d’ordre. Mais j’ai besoin de les connaître dans le détail. »

Ainsi encouragé, je lui fis un long rapport où défilèrent tous mes fournisseurs et créanciers, depuis mon propriétaire jusqu’à mon valet de chambre. J’avais pris sur moi quelques notes, ce qui me permit de présenter chaque fait à sa place et d’exposer en homme d’affaires un système de vie qui, n’ayant rien de commun avec les affaires, m’avait conduit à ma lamentable situation. Hélas ! je tombai du haut de mes espérances en m’apercevant que mon cousin n’attachait sur moi que des yeux vagues. Sa pensée flottait ailleurs. Si, d’aventure, il faisait une remarque, elle était de pure forme, et tellement « à côté » qu’évidemment il n’avait pas prêté à mon exposé l’attention la plus sommaire. De temps à autre, il se redressait, affectait de prendre quelque intérêt à l’entretien, me demandait de répéter ou de compléter une explication ; mais c’était toujours pour retomber dans sa rêverie. Enfin il se leva, et, jetant au feu le bout de son cigare :

« Je vais vous dire, mon garçon : jamais je n’ai eu de tête pour les chiffres. Il faut me mettre tout ça sur un papier et me produire un compte. Noir sur blanc, je saisirai mieux. »

La proposition me rendit du cœur. Je lui promis de faire selon son désir.

« À présent, il est temps d’aller nous coucher. By Jove ! voilà une heure qui sonne au vestibule. »

Le carillon tintait dans l’ouragan. Le vent roulait comme un fleuve.

« Il faut que je voie mon chat avant de dormir. Ce vent l’excite. Venez-vous avec moi ?

— Tout à votre disposition !

— Ne faites pas de bruit et ne parlez pas : tout le monde dort. »

Nous traversâmes en silence le vestibule, garni de tapis de Perse et éclairé par une lampe ; puis nous franchîmes la porte qui faisait face, et nous nous trouvâmes dans le corridor dallé de pierre. L’ombre y régnait. Une lanterne d’écurie pendait à un crochet. Mon cousin la prit et l’alluma. La grille roulante ne barrait plus le corridor. Je connus ainsi que l’animal était dans sa cage.

« Entrez, » dit mon cousin.

Et il ouvrit la porte.

Un sourd grognement nous accueillit. Sans nul doute, l’animal subissait l’influence de la tempête. À la lueur incertaine du falot, nous l’aperçûmes, masse redoutable et obscure, roulé dans un coin, projetant sur le mur blanc une ombre trapue et singulière. Sa queue battait rageusement la litière de paille.

« Mon pauvre Tommy n’est pas de bonne humeur, dit Everard King, levant sa lampe pour le regarder. Ne dirait-on pas un diable ? Un petit souper le calmera. Voudriez-vous me tenir la lanterne ? »

Je lui pris des mains la lanterne : il s’avança vers la porte.

« Son garde-manger n’est pas loin.