Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/11

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caractère… rien que des sociétés de second ordre : Société Belge, Académie des Sciences de la Plata, etc., etc.). A publié : Quelques observations sur une série de crânes kalmouks ; Esquisses de L’évolution vertébrée ; et de nombreux articles, dont un, Les Mensonges du weissmannisme, provoqua une discussion orageuse au Congrès Zoologique de Vienne. Récréation : marche, excursions en montagnes. Adresse : Enmore Park, Kensington, W. »

Voilà. Prenez ça. Je crois que pour ce soir nous n’avons plus rien à nous dire.

J’empochai le papier

— Pardon, sir, insistai-je m’avisant que déjà je n’avais plus devant moi une figure, mais un crâne ; j’entends bien qu’il s’agit d’interviewer ce gentleman ; mais à quel propos ?

Instantanément, je vis reparaître la figure.

— Parti seul en exploration, il y a deux ans, dans le Sud-Amérique. Rentré l’année dernière. Refusa de préciser la région explorée. Commençait un vague récit de son voyage quand, pour une objection soulevée, se replia dans sa coquille. Ou bien a été le héros d’une aventure peu banale, ou bien, ce qui paraît plus probable, n’est qu’un menteur. Rapportait quelques photographies en mauvais état qu’on prétend truquées. Est devenu irritable au point de se jeter sur quiconque l’interrompt et de faire dégringoler son escalier aux journalistes. Mégalomane homicide à tournure scientifique. Je n’en sais pas davantage, monsieur Malone. Allez, maintenant, et rendez-vous compte. Vous êtes de taille à imposer le respect. En tous cas, le journal vous couvre : loi sur la responsabilité patronale en matière d’accidents.

Un crâne liséré de petits poils blonds avait de nouveau pris la place de la figure ricanante et rouge. L’entretien était fini.

Je sortis, me dirigeant vers le Savage Club ; mais au lieu d’y entrer, je m’accoudai sur la balustrade de l’Adelphi Terrace, et je demeurai pensif à contempler la coulée huileuse et brune de la Tamise. En plein air, les idées me viennent plus nettes et plus justes. Je pris la notice que Mc Ardle m’avait remise ; je la lus sous un globe électrique ; et j’eus alors ce qu’il m’est impossible de ne pas considérer comme une inspiration. Pour arriver jusqu’au terrible professeur, je savais n’avoir pas à compter sur ma qualité de journaliste ; mais les violences dont faisait mention par deux fois sa biographie sommaire pouvaient n’impliquer chez lui qu’un fanatisme de savant. N’y avait-il pas de ce côté un point par où il demeurait accessible ? Je verrais bien.

J’entrai au Club. Onze heures sonnaient. La grande salle commençait à se remplir. Dans un fauteuil près de la cheminée, je remarquai un homme grand, mince, anguleux, desséché. L’heureuse rencontre ! Je connaissais Tarp Henry : il appartenait à la rédaction de la Nature, et il était la bonne grâce en personne. Je lui demandai à brûle-pourpoint :

— Que savez-vous du professeur Challenger ?

— Challenger ?

Il fronça les sourcils.

— Challenger est cet individu qui, parti pour le Sud-Amérique, en revint avec une histoire abracadabrante.

— Quelle histoire ?

— Il avait, disait-il, découvert les animaux les plus étranges. Depuis, je crois, il a fait amende honorable. Ou, du moins, il s’est tu. Interviewé par