Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/14

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tout le reste, l’article, écrit en chinois, ne m’eût pas échappé davantage.

— Et vous appelez cela un texte anglais ? dis-je à mon confrère d’une voix pathétique ; je lirais tout aussi bien dans l’original.

— En effet, cela manque de clarté pour un profane.

— Si seulement j’y trouvais à prendre une bonne petite phrase explicite, d’où se dégageât un semblant d’idée ! Je n’en demanderais pas plus. Tiens, mais… justement, en voilà une, je crois… une à peu près intelligible. Je vais en prendre copie. Elle m’offre une entrée en matière.

— C’est tout ce que je puis pour vous ?

— Attendez donc ! Je voudrais écrire au terrible professeur. Si vous me permettiez de rédiger ma lettre ici-même, sur du papier à l’en-tête de votre journal, cela mettrait autour de moi une atmosphère.

— Et Challenger, ensuite, viendrait nous faire un vacarme à tout rompre.

— Non pas. Vous verrez la lettre. Elle n’aura rien de provocateur, je vous assure.

— Voici donc ma chaise et ma table. Vous trouverez là du papier. Mais il est entendu que j’aimerais donner un coup d’œil à votre lettre avant qu’elle ne parte.

J’y mis tout le temps utile ; mais mon factum avait, j’ose dire, le tour ; et ce fut avec une certaine fierté d’auteur que je le lus à mon bactériologiste.

« Cher professeur Challenger,

« Je ne suis qu’un modeste curieux des lois naturelles. J’ai toujours pris l’intérêt le plus vif à vos spéculations sur Darwin et Weissmann. Récemment encore, j’ai eu l’occasion de me rafraîchir la mémoire en relisant…

— Sacré blagueur ! murmura Tarp Henry.

— «… En relisant votre magistrale communication de Vienne. Ce document, d’une lucidité admirable, me paraît trancher la question. Souffrez toutefois que j’appelle votre attention sur une de vos phrases. Vous dites : « Je proteste de toutes mes forces contre cette assertion exorbitante et purement dogmatique que chaque id est un microcosme possesseur d’une architecture historique lentement élaborée à travers la série des générations. » Ne pensez-vous pas que ce sont là des termes bien catégoriques ? N’y voyez-vous rien à reprendre et à vérifier ? Si vous vouliez me le permettre, je vous demanderais la faveur d’un entretien, car le sujet me tient à cœur, et je voudrais vous présenter de vive voix quelques idées personnelles. Avec votre assentiment, j’espère avoir l’honneur de vous rendre visite après-demain mercredi, à onze heures du matin.

« Croyez-moi, monsieur, très respectueusement et sincèrement votre

« Édouard D. Malone. »

— Eh bien ? demandai-je, triomphant.

— Eh bien, si votre conscience admet cela…

— Elle n’a jamais rien eu à me reprocher.

— Que comptez-vous faire ?

— Rendre visite à Challenger. Une fois chez lui, je verrai toujours un moyen d’engager la conversation. Au besoin, j’avouerai ma ruse. S’il a le goût du sport, Challenger en sera chatouillé.

— En vérité ? Prenez garde qu’au lieu d’être chatouillé ce ne soit lui qui vous chatouille. Et portez sur vous un bon costume de football américain