Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/34

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le professeur Ronald Murray, qui présidait la réunion, et Mr. Waldron le conférencier, s’avancèrent. La séance commença.

Que le professeur Murray veuille bien m’excuser si je lui reproche, comme d’ailleurs à presque tous ses compatriotes, de ne savoir pas articuler distinctement une syllabe. Pourquoi des gens ayant à dire des choses qui valent la peine d’être dites ne font-ils pas le léger effort d’apprendre à les dire ? Cela me paraît tout aussi déraisonnable que de vouloir transvaser une essence précieuse au moyen d’un tube bouché, quand rien ne serait plus facile que de déboucher le tube. Le professeur Murray exprima quelques pensées profondes à sa cravate blanche et à la carafe posée devant lui, cligna finement de l’œil à l’intention du flambeau d’argent qui brûlait sur sa droite, puis enfin s’assit, et Mr. Waldron se leva au milieu des applaudissements. C’était un homme d’aspect sévère, maigre, avec une voix rauque et des manières agressives ; mais il avait le don de l’assimilation, le talent de repasser au public, d’une façon intelligible et même intéressante, les idées des autres ; et il y joignait l’art d’être drôle sur les sujets les plus invraisemblables, si bien que, traitée par lui, la précession des équinoxes ou la formation d’un vertébré devenait une affaire très spirituelle.

Dans son langage toujours clair, quelquefois pittoresque, il développa devant nous, à grands traits, l’hypothèse scientifique de la création. Il nous dit le globe roulant d’abord à travers l’espace sa masse énorme de gaz enflammés ; puis, la solidification, le refroidissement, le plissement de la croûte terrestre, la formation des montagnes, la vapeur condensée en eau, la lente préparation du théâtre où allait se jouer l’inexplicable drame de la vie. Sur l’origine même de la vie, il garda une prudente réserve. On pouvait admettre que les germes n’en auraient pas facilement survécus à la combustion primitive ; donc, elle avait dû venir plus tard. Avait-elle pris naissance d’elle-même dans les éléments inorganiques en train de se refroidir ? C’était très vraisemblable. Que les germes en fussent au contraire venus de l’extérieur sur un météore, cela se concevait mal. Tout compte fait, l’homme le plus sage était le moins dogmatique sur ce point. Il n’existait pas encore de laboratoire qui fabriquât de la vie organique avec de la matière inorganique. Sur l’abîme qui sépare la vie de la mort, notre chimie n’avait pas encore jeté, le pont. Mais il y avait une chimie de la Nature, plus haute et plus subtile, qui, travaillant avec de grandes forces sur de longues périodes, obtenait peut-être des résultats auxquels nous aspirions en vain. C’était, là-dessus, le plus que l’on pouvait dire.

Et l’orateur aborda la grande échelle de la vie animale. Elle commençait dans le bas aux mollusques et aux infimes organismes de la mer, pour s’élever, d’échelon en échelon, par les reptiles et les poissons, jusqu’au kangourou-rat ou potorou, qui portait ses petits vivants, et qui était l’ancêtre direct de tous les mammifères, y compris, sans doute, par voie de conséquence, toutes les personnes présentes. (Voix d’un étudiant sceptique, aux derniers rangs : « Allons donc ! ») Si le jeune homme en cravate rouge qui avait crié : « Allons donc ! » et qui devait croire qu’il fût sorti d’un œuf, voulait bien attendre à la porte après la séance, l’orateur serait curieux de voir ce phénomène. (Rires.)

On ne pouvait croire sans étonnement que l’effort de la Nature à travers les siècles eût pour suprême aboutissement ce jeune homme en cravate rouge. Mais l’effort ne continuait-il pas ? Ce gentleman représentait-il un achèvement, une somme, un terme ? Quelles que fussent les vertus domestiques du jeune homme en cravate rouge, l’orateur espérait ne pas le froisser en maintenant que sa création ne suffisait pas à justifier l’immense travail de l’univers. L’évolution était une force non pas épuisée, mais toujours active, et qui promettait encore des résultats plus considérables.

Ayant ainsi, joué avec son interrupteur à la grande joie de son auditoire, le conférencier s’en revint vers le passé. Les mers, en se desséchant, laissent émerger les bancs de sable ; une vie paresseuse et visqueuse se manifeste : les lagunes se multiplient ; les animaux maritimes tendent à se réfugier sur les plateaux de limon, et, comme ils trouvent une nourriture abondante, ils y foisonnent. « De là, mesdames et messieurs, cette effroyable pullulement de sauriens qui nous terrifient encore dans les schistes de Wealden ou de Solenhofen, mais qui, par bonheur, avaient disparu bien avant l’apparition de l’homme sur cette planète. »

Une voix sur l’estrade mugit :

— La question !

M. Waldron ne badinait pas avec la dis-