Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/46

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porteur pousse un chariot surchargé de malles, de couvertures, d’étuis à fusils. Le professeur Summerlee, long, mélancolique, traîne la jambe et baisse la tête, comme accablé de tristesse ; au contraire, lord Roxton s’avance d’un pas vif, et son ardent visage osseux resplendit entre son cache-nez et sa casquette de chasse. Quant à moi, toute ma personne respire sans aucun doute la joie d’en avoir fini avec les tracas des préparatifs et l’ennui des séparations. Soudain, comme nous arrivons au navire, un cri retentit derrière nous. Le professeur avait promis d’être là : et nous le voyons qui s’empresse à nous rejoindre, soufflant, rouge, furieux.

— Non, merci, dit-il, j’aime beaucoup mieux ne pas monter à bord. Je n’ai à vous dire que quelques mots, et je vous les dirai parfaitement où nous sommes. Veuillez ne pas croire que je me sente la moindre obligation envers vous parce que vous faites ce voyage. Car c’est pour moi une chose indifférente et dont je me refuse à vous savoir aucun gré. La vérité est la vérité. Nul rapport de vous ne saurait l’affecter, quelque émotion qu’il suscite, quelque curiosité qu’il satisfasse chez un tas de gens sans importance. Vous trouverez sous ce pli scellé mes instructions pour votre édification et votre conduite. Vous l’ouvrirez quand vous aurez atteint une ville sur l’Amazone qui s’appelle Manaos. Mais seulement à la date et à l’heure marquées sur l’enveloppe. M’exprimé-je clairement ? Je remets à votre honneur le respect de mes conditions. Non, monsieur Malone, je ne fais pas de restrictions pour votre correspondance, puisque aussi bien votre voyage n’a qu’un but de publicité ; mais je vous demande de ne rien préciser en ce qui concerne votre destination, et de ne laisser rien paraître qu’à votre retour. Au revoir, monsieur : vous avez quelque peu atténué la rigueur de mes sentiments pour la triste profession que vous exercez. Au revoir, lord Roxton ; la science, autant que je sache, est pour vous lettre morte, mais félicitez-vous des chasses qui vous attendent : vous aurez sans doute l’occasion de raconter dans le Field comment vous avez rapporté le dimorphodon volant. Au revoir, vous aussi, professeur Summerlee ; si vous êtes encore susceptible de progrès, ce dont je doute, vous reviendrez à Londres plus savant.

Il pirouetta sur ses talons, et l’instant d’après je pus voir, du navire, sa forme trapue se balancer à distance, tandis qu’il regagnait son train. Mais voici que nous descendons la Manche. La cloche sonne une dernière fois pour les lettres. Le pilote nous quitte. Nous prenons la route du large. Puisse Dieu bénir ceux que nous laissons et nous ramener sains et saufs !


CHAPITRE VII


« Demain, nous disparaissons dans l’inconnu. »


Je passe sur les conditions fastueuses de notre traversée. Nous fîmes un séjour d’une semaine à Para, où la Compagnie Pereira da Pinta nous fut d’une aide précieuse pour compléter notre bagage. Nous remontâmes ensuite un large fleuve argileux et lent, sur un steamer presque aussi puissant que celui qui nous avait transportés à l’autre bord de l’Atlantique ; enfin, ayant franchi le chenal d’Obidos, nous atteignîmes Manaos. Nous y languissions à l’hôtel quand l’agent de la Compagnie Commerciale Anglo-Brésilienne, Mr. Shorlman, vint heureusement nous prendre, pour nous emmener tous loger dans son hospitalière fazenda jusqu’au jour où nous pourrions ouvrir l’enveloppe contenant les instructions de Challenger. Avant d’arriver à cette date mémorable, je voudrais présenter une fois pour toutes mes compagnons et les auxiliaires que nous avions déjà recrutés en Amérique. Si j’y mets quelque franchise, je laisse à votre discrétion l’usage de ces documents, Mr. Mc Ardle, puisqu’ils n’arriveront au public qu’après avoir attendu entre vos mains.

On connaît trop pour que je m’y attarde les mérites scientifiques du professeur Summerlee. Mais on le croirait moins préparé à une expédition de ce genre. Sa grande personne étique, toute en nerfs, ne ressent pas la fatigue. Ses façons sèches, à demi sarcastiques, souvent très antipathiques, ne cèdent jamais ni au milieu ni aux circonstances. Je le vois, à soixante-six ans sonnés, partager nos difficultés sans en exprimer un déplaisir quelconque. Je considérais d’abord sa présence comme un embarras ; et je sais aujourd’hui que son endurance vaut la mienne. Il est de caractère pointu et sceptique. À son avis, qu’il nous a signifié dès les premiers jours, Challenger est de mauvaise foi et nous a tous embarqués dans une absurde entreprise où, vraisemblablement, nous ne récolterons que dangers, mécomptes et ridicule. Il nous l’a répété sans trêve de Sou-