Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


— Non, repris-je, ce que vous m’offrez ne me suffit pas, Gladys. Je voudrais vous serrer dans mes bras, je voudrais sentir votre tête sur ma poitrine, je voudrais…

Elle se dressa, impressionnée par la chaleur de mon émotion.

— Vous avez tout gâté, Ned, dit-elle. Et c’est toujours la même histoire. Toujours cette même… question qui intervient où elle n’a que faire ! Tant pis. Ah ! comment n’avez-vous pas plus d’empire sur vous-même ?

J’invoquai la nature, l’amour.

— L’amour… Oui, peut-être, quand on est deux à aimer, cela change bien des choses. Mais je l’ignore.

— Et pourtant, avec votre beauté, avec votre âme, Gladys !… Il faut aimer !

— Il faut, d’abord, attendre son heure.

— Qu’est-ce qui vous déplaît en moi ? Mon physique ?

Elle se pencha un peu, avança une main, me renversa la tête… Et qu’elle était gracieuse, me dévisageant ainsi, de haut, souriante et pensive !

— Non, ce n’est pas cela, non. Vous n’êtes pas un fat, et je puis donc vous le dire sans crainte. Mais c’est quelque chose de plus grave…

— Mon caractère ?

Elle fit « oui », sévèrement, d’un signe de tête.

— Mais je puis le rectifier, l’amender ! Prenez un siège et causons. Prenez un siège, vous dis-je !

Elle me regarda d’un air de méfiance étonnée, plus pénible que sa confiance de tout à l’heure.

— Voyons, d’où vient que vous ne m’aimez pas ?

— De ce que j’en aime un autre.

Ce fut à mon tour de bondir.

— Non pas, expliqua-t-elle, riant de ma mine, non pas un être particulier, mais un idéal. L’homme dont je rêve, je ne l’ai pas rencontré encore.

— Comment le voyez-vous ?

— Il pourrait vous ressembler sur bien des points.

— Merci de cette bonne parole ! Mais enfin, que fait-il que je ne fasse pas ? Que peut-il bien être : membre d’une société de tempérance, végétarien, aéronaute, théosophe, surhomme ? Il n’y a rien que je ne sois prêt à tenter, Gladys, sur la seule indication de ce qui doit vous plaire.

Tant de souplesse la fit rire.

— Et d’abord, je crois que mon idéal ne parlerait pas ainsi. Je l’imagine plus raide, moins prompt à se plier aux caprices d’une petite sotte. Par-dessus tout, ce serait un homme d’action ; il chercherait le risque et la prouesse ; il saurait regarder la mort en face. J’aimerais en lui non pas lui-même, mais sa gloire, pour ce qui en rejaillirait sur moi. Pensez à Richard Burnton : l’histoire de sa vie écrite par sa femme m’aide tellement à comprendre l’amour qu’elle avait pour lui ! Et lady Stanley ? Avez-vous jamais lu l’admirable dernier chapitre du livre qu’elle a consacré à son mari ? Voilà l’espèce d’homme qu’une femme peut adorer de toute son âme : car elle s’en trouve, aux yeux du monde, non pas diminuée, mais grandie, comme l’inspiratrice de nobles gestes !

L’enthousiasme la rendait si belle que je faillis laisser tomber la conversation. Je dus rappeler tout mon sang-froid pour lui répondre :

— Nous ne pouvons pas tous être des Stanley ni des Burnton. D’autant