Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/68

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rizon que pour s’y perdre dans un brouillard bleuâtre. Au premier plan se dessinait la longue pente jonchée de rocs et tachetée de fougères arborescentes ; plus loin, à demi-distance, par-dessus le mamelon en dos d’une, je distinguais la masse jaune et verte des bambous ; puis la végétation, s’épaississant peu à peu, finissait par devenir l’immense forêt qui s’étendait à perte de vue jusqu’à des milliers de milles.

Je m’enivrais de ce grandiose spectacle, quand la lourde main du processeur s’abattit sur mon épaule.

— Par ici, mon jeune ami, dit il, vestigia nulla retrorsum. Ne regardez pas en arrière mais de ce côté, vers le but glorieux.

Je me retournai. Nous nous trouvions au niveau même du plateau, et les buissons, les arbres en étaient si proches, que nous pouvions à peine concevoir combien il demeurait inaccessible. Le gouffre qui nous en séparait ne devait guère mesurer que quarante pieds de large ; il aurait pu, sans autre inconvénient, mesurer quarante milles Je passai un bras autour de l’arbre et me penchai sur le vide. La muraille se dressait perpendiculaire. Tout en bas, les sombres petites silhouettes de nos domestiques nous observaient.

— Voilà qui est curieux, fit Summerlee de sa voix de crécelle.

Et je le vis qui examinait avec beaucoup d’intérêt l’arbre auquel je me retenais. Cette écorce unie, ces petites feuilles côtelées me parurent familières.

— Un hêtre ! m’écriai-je.

— En effet, dit Summerlee, un hêtre. Un compatriote sur la terre étrangère !

— Et non seulement un compatriote, mon bon monsieur, dit Challenger, mais encore, si vous me permettez de poursuivre la comparaison, un allié de la plus haute valeur. Ce hêtre va nous sauver.

By George ! s’écria lord John, un pont ?

— Oui, mes amis, un pont ! Ce n’est pas pour rien que j’ai passé une heure en méditation la nuit dernière. Je me souviens de l’avoir dit à notre jeune ami, c’est au pied du mur que George-Edouard Challenger prend tous ses avantages ! Et vous admettrez que la nuit dernière nous étions au pied du mur. Où vont de pair la volonté et l’intelligence, il y a toujours une issue. Il s’agissait de trouver un pont-levis à lancer sur l’abîme : le voilà !

C’était à coup sûr une fameuse idée. L’arbre avait pour le moins soixante pieds de haut ; abattu, il relierait aisément les deux bords du précipice. Challenger, en grimpant, avait apporté une hache ; il me la tendit.

— Notre jeune ami a du muscle et s’acquittera mieux que nous de cette besogne. Je le prierai seulement de s’abstenir de penser par lui-même et de faire très exactement ce que je lui dirai.

Sur ses indications, j’entaillai l’arbre de façon à en diriger la chute, ce qui offrait d’autant moins de difficulté qu’il penchait déjà vers le plateau. Puis j’attaquai vigoureusement le tronc. De temps en temps, lord Roxton me prenait la hache. Nous travaillâmes ainsi à tour de rôle. Au bout d’une heure, un grand craquement se fit entendre, l’arbre vacilla, s’inclina, se cassa, et ses branches allèrent, de l’autre côté, s’enfouir au milieu des broussailles. Le tronc roula vers l’extrémité de la plateforme ; pendant une terrible seconde, nous pûmes croire la partie perdue ; mais enfin, à quelques pouces du bord, il s’équilibra de lui-même. Nous avions un pont sur l’inconnu !

Tous, sans un mot, nous serrâmes la main de Challenger, qui, levant son chapeau de paille, nous salua successivement d’une profonde courbette.

— Je réclame l’honneur, dit-il, de passer le premier. Beau sujet de tableau pour un futur peintre d’histoire !

Mais comme il s’approchait du pont, lord Roxton le retint par son vêtement.

— Mon cher camarade, dit-il, vous demandez une chose que je ne puis pas vous permettre.

— Me permettre, monsieur ?

La tête de Challenger bascula, projetant sa barbe.

— Sur le terrain de la science, je vous suis, parce que vous êtes un homme de science. Sur mon terrain, c’est à vous de me suivre.

— Votre terrain ?

— Nous avons tous nos professions : moi, je fais la guerre. Nous voici, à ce qu’il me semble, en train d’envahir un pays où peuvent nous guetter des ennemis de toutes sortes. Il n’entre pas dans mes idées que, par défaut de patience et de sens commun, nous nous y engagions à l’aveuglette.

Impossible de traiter par le mépris une voix aussi raisonnable. Challenger secoua la tête, haussa les épaules.

— Que pensez-vous faire, monsieur ?

— Peut-être derrière ces buissons-là — et lord Roxton regardait à l’autre bout du pont — une tribu de cannibales compte sur