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28        NOUVELLES AVENTURES DE SHERLOCK HOLMES

était caissier dans un bureau de Leadenhall street et…

— Quel bureau ?…

— Hélas ! monsieur, je n’en sais rien.

— Où demeurait-il alors ?

— Il habitait le bureau même.

— Et vous ne savez pas son adresse ?

— Non, si ce n’est que le bureau se trouve dans Leadenhall street.

— Mais où adressiez-vous vos lettres ?

— Au bureau de poste de Leadenhall street, poste restante. Il me disait que si mes lettres lui étaient adressées à son bureau, les employés, en voyant une écriture de femme, ne lui épargneraient pas leurs sarcasmes ; c’est alors que j’ai proposé de les écrire à la machine comme il le faisait lui-même, mais il refusa sous prétexte que mon écriture lui faisait plus de plaisir que ces caractères imprimés, qu’il trouvait trop banals. Cela vous prouve à quel point il m’aime, monsieur Holmes, et combien ses sentiments sont élevés.

— C’est très suggestif, en effet, repartit Holmes. J’ai constaté, il y a longtemps déjà, à quel point les petits détails ont de l’importance. Pouvez-vous vous rappeler d’autres particularités ayant trait à M. Hosmer Angel ?

— C’était un homme très timide, monsieur. Il sortait avec moi de préférence le soir afin d’être moins remarqué. Il était réservé dans ses manières et parfaitement bien élevé. Sa voix elle-même était douce. Il avait eu dans sa jeunesse une esquinancie[1], et il lui en était resté une grande sensibilité de la gorge qui le forçait à parler bas. Il était, quoique très simple, fort bien mis et toujours tiré à quatre épingles. Il était myope comme moi, ce qui l’obligeait à porter des lunettes bleues.

— Et qu’est-il arrivé durant le séjour en France de M. Windibank, votre beau-père ?

— M. Hosmer Angel est revenu me voir et m’a proposé de nous marier avant le retour de mon beau-père, c’est-à-dire le vendredi suivant. Et il était de si bonne foi, qu’il m’a fait jurer sur la Bible que je lui resterais fidèle, quoi qu’il pût arriver. Ma mère a approuvé cette garantie qu’il exigeait, n’y voyant qu’une preuve de son amour pour moi. Je dois vous dire que ma mère l’a toujours encouragé, dès le début, et qu’elle lui a même témoigné plus d’affection qu’à moi. Lorsqu’il fut question d’une date aussi rapprochée pour le mariage, je demandai comment il fallait agir vis-à-vis de mon beau-père. Ma mère, comme M. Hosmer Angel, me conseillèrent de ne pas nous occuper de lui, et de ne lui annoncer la chose que lorsqu’elle serait faite. Ma mère s’engagea même à tout arranger avec lui. Je dois vous avouer, monsieur, que ce plan ne me séduisait qu’à demi. Je n’avais, il est vrai, aucune autorisation à lui demander, puisqu’il est de peu d’années plus âgé que moi, mais je ne voulais cependant rien faire en cachette ; je me décidai donc à lui écrire à Bordeaux, où la maison qu’il représente a sa succursale française, et ma lettre me revint le matin même du mariage.

— Votre lettre ne l’a donc pas trouvé à son adresse ?

— Non, monsieur, il était parti pour l’Angleterre un peu avant que le courrier portant ma lettre ne lui parvînt.

— C’était vraiment jouer de malheur.

— Votre mariage alors était fixé au vendredi. Devait-il se faire à l’église ?

— Oui, monsieur, à Saint-Sauveur près de King’s cross, en très petit comité ; nous devions ensuite déjeuner à l’hôtel Saint-Pancrace. Hosmer vint en hansom nous chercher, ma mère et moi ; il nous mit toutes deux dans son fiacre et héla pour lui-même une autre voiture, la seule qui se trouvât dans la rue. Nous arrivâmes les premières devant l’église et lorsque le fiacre qui nous suivait s’arrêta, nous fûmes stupéfaites de le trouver vide. Le cocher descendit de son siège aussitôt, et, ayant constaté l’absence de son client, il nous déclara ne pouvoir comprendre ce qui s’était passé, car il l’avait vu de ses propres yeux monter dans la voiture. Ceci se passait vendredi dernier, monsieur Holmes, et depuis je n’ai rien vu ni rien entendu dire qui pût me mettre sur la trace de mon fiancé.

— Il me semble qu’il vous a traitée d’une manière indigne, dit Holmes.

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  1. Cf. esquinancie.