Page:Driant, Histoire d’une famille de soldats 1, 1901.djvu/16

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Au reste, vous auriez, mes enfants, éprouvé comme lui ce sentiment si noble qui porte un Français à défendre la France ; et il fallait vraiment être maître Sansonneau, qui, depuis cinquante ans, évoluait au milieu de ses bocaux, dans son petit magasin de la rue de la Huchette, et ne s’y occupait qu’à vendre des chandelles, à détailler du poivre ou de la cassonade sans se soucier du reste de l’univers, pour ne pas comprendre le patriotisme ardent qui fermentait dans l’âme de son petit commis. Il fallait être le boutiquier égoïste qu’était le gros homme, pour faire un crime à l’enfant de négliger un peu son travail en lisant cette grave et désolante nouvelle de la prise d’une de nos places fortes — Longwy — par les Prussiens.

Jean pleurait donc, seul, dans sa petite chambre, et tout concourait à rendre son désespoir plus amer.

Il éprouvait un gros serrement de cœur en pensant qu’il était seul au monde, pauvre orphelin abandonné, car la mort de son père, survenue quelques semaines auparavant, avait brisé le dernier lien de parenté qui lui restât, Jean n’ayant pas connu sa mère, morte également alors qu’il était tout petit.

Et, en cet instant, il se rappelait, avec un attendrissement douloureux, les soins pour ainsi dire maternels qu’ils avait reçus de son père.

Ce dernier était un ouvrier d’art. Il était luthier, c’est-à-dire qu’il fabriquait des instruments de musique et, spécialement, des violons, des flûtes et des tambourins. Il travaillait chez lui pour le compte du fournisseur des musiciens ordinaires de la reine Marie-Antoinette, et avait acquis un vrai renom dans son métier, auquel il avait déjà commencé à initier son petit garçon.

Ils habitaient, tous deux, un logement rue de la Huchette, dans la maison même de maître Sansonneau, qui en était propriétaire. Comme le père du petit Jean, de par ses fréquentations, plus relevées que la plupart des ouvriers d’alors, avait compris que l’instruction est un grand bien, le plus grand peut-être, il avait fait en sorte que son fils sût lire, écrire et compter — ce qui n’était pas, comme aujourd’hui, à la portée de tous les enfants. Le brave luthier avait espéré ainsi que son Jean serait apte à devenir un homme ; mais, malheureusement, il était parti pour l’éternel voyage avant d’avoir pu achever l’éducation de son fils.

Après sa mort, maître Sansonneau était rentré en possession du logement.