Page:Driant, Histoire d’une famille de soldats 1, 1901.djvu/413

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Un bon génie veillait sur lui : personne ne l’interpella. De l’autre côté, c’était le poste avec des soldats causant au milieu de la fumée des pipes ; puis, au-delà du pont, la sentinelle retirée dans sa guérite pour se préserver du froid, car on était au mois de mars et dans ces tristes contrées de la Prusse septentrionale c’était encore la saison de la neige et des brumes.

Un immense soupir de soulagement gonfla la poitrine de Jean dès qu’il se trouva de l’autre côté du fossé.

Libre, il était libre !

Une joie délirante s’empara de lui ; il eut voulu danser, courir, chanter ; il était encore à six cents lieues de son pays, séparé de son régiment, de son Empereur et de tous ceux qu’il aimait, par des populations hostiles, par toutes les armées coalisées se ruant à la curée de la France : mais il se sentait de force à traverser tous ces obstacles, maintenant que les lourdes murailles de la forteresse ne pesaient plus sur ses épaules.

Il pressa le pas, traversa l’esplanade, humant l’air vivifiant du matin, et se trouva dans une rue étroite bordée de hautes maisons de style moyen-âge et d’échoppes de revendeurs.

— Où est l’auberge de la Poste ? demanda-t-il en allemand à un passant.

Ce dernier lui indiqua une ruelle dans laquelle il s’engagea.

Hanté par l’idée fixe de quitter Bromberg, soit en poste, soit à cheval, Jean n’avait pas réfléchi aux moyens de se procurer, sans argent, une place dans une diligence, quand, tout à coup, en passant devant une enseigne de fripier :

Au Hallebardier de neuf vêtu


une idée soudaine le poussa, et, heurtant la porte aux vitraux fumeux, il entra délibérément.

Le hasard le servait bien : la boutique était vide de clients.

Seul, un Juif à longue barbe grise, vêtu d’une houppelande crasseuse, était occupé devant son comptoir à aligner des pièces d’or qu’il dissimula aussitôt sous un bonnet de fourrure plus crasseux encore, en voyant entrer un étranger.

En reconnaissant l’uniforme d’un employé de l’État et surtout d’un gardien de prison, il s’inclina obséquieusement, dardant, sous ses lunettes, un regard d’oiseau de proie sur notre ami.