Page:Driant, Histoire d’une famille de soldats 1, 1901.djvu/421

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— Un enfant ? répéta le vieillard en interrogeant ses souvenirs.

— Oui, un enfant de treize ans, à qui vous avez dit : « Si un jour tu repasses par ici, mon petit gars, tu pourras toujours venir frapper à ma porte : tu demanderas la maison du père Bataille et ça me fera un rude plaisir de te revoir. » Vous souvenez-vous ?

— Et il y a longtemps de cela ?

— Oui, c’était quelques jours avant Valmy et vous aviez déjà des cheveux gris.

— J’ai maintenant quatre-vingt-six ans, dit le vieillard ; j’ai vu deux rois, une république et un empereur ; je ne sais ce que je verrai demain. Mais vous, comment et où ai-je pu vous rencontrer ? Non, je ne me rappelle pas.

— C’est à votre mairie, sur cette place même, quand vous m’avez procuré les habits d’un petit paysan en échange des miens lorsque j’étais…

— Attendez, s’écria le vieillard dont la voix trembla d’émotion, je me rappelle… C’est vous, vous un enfant, en effet, qui m’avez refusé un écu de six livres, un cadeau que je voulais vous faire !… Seigneur Dieu ! Est-ce bien vous ? Vous, colonel aujourd’hui !

— Oui, c’est moi, dit Jean très ému.

Le vieillard lâcha sa canne, et étendant les bras :

— Ah ! mon enfant ! mon enfant ! dit-il, laissez-moi vous embrasser comme ce jour-là. Ah ! oui, je m’en souviens ! Et que de fois j’ai parlé de vous…

Les deux hommes s’étreignirent : Jean revivait ses jeunes années, toutes pleines d’un héroïsme inconscient, pleines surtout de l’enthousiasme qui dore les visions d’avenir, et ce vieux paysan qui le serrait sur sa rude poitrine éveillait dans son âme tout un monde de sensations lointaines.

— Et l’Empereur ? demanda le vieillard, lorsque Jean lui eut raconté en quelques mots les péripéties de sa vie.

— Ah ! l’Empereur, dit Jean tristement, c’est vers lui que je vais, c’est lui que je veux retrouver, car je ne puis croire aux bruits qui circulent. Il va reprendre l’offensive avec nous autres, avec la Garde qu’il ménageait autrefois dans les grandes batailles parce qu’il savait qu’il en aurait besoin un jour ; et tous ces Autrichiens, ces Prussiens et ces Russes que nous avons, pendant vingt ans, chassés devant nous, repasseront pêle-mêle la frontière, comme ceux de Valmy. Vous verrez, vous verrez !